Tarantino- Guantanamo-MDR

In- inadaptés

Sans doute sommes-nous quelques inadaptés à un monde d’images assénées et massivement acceptées. En 1968, Brigitte Fontaine écrit « inadaptée », chanson terrible de lucidité sur un monde déroutant et à venir, tout comme Debord tirait des sonnettes d’alarme.
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« les Inglourious Basterds de Tarantino ont pris d’assaut le box office nord américain, totalisant 38millions de dollars de recette……. », brêve du Monde du 26 août. Dans le même numéro, on apprend que le même film, avec près de 700 000 entrées en France, fait en une semaine, avec 500 écrans, plus que tout autre film en 6 semaines de carrière !!

Il y a bien phénomène.
Pourtant, le même jour, les unes de ce quotidien étaient en grande partie consacrées à certains évènements particulièrement violents : la torture dans les prisons irakiennes, le Rwanda, Poutine en Tchétchénie, la violence dans les prisons françaises, les procès des tortionnaires serbes etc..
Le 28 août, la chronique de Rémy Ourdan « permis de tuer » alerte à juste titre, sur les nouveaux mercenaires américains « Blackwater USA », comme réponse aux djihadistes et kamikazes divers.
C’est pourquoi l’accueil complaisant et consensuel fait au dernier film de Quentin Tarantino, contribue à ce sentiment de décalage que l’on peut parfois éprouver dans un monde aux valeurs assez cohérentes hélas.
Comment comprendre ces informations contradictoires sans se laisser abattre par l’écoeurement réel ? On pourrait tenter malgré tout de décoder certains des ressorts de l’univers de ce cinéaste.
Je suis surpris de la prudence des critiques formulées, portant souvent sur la légèreté, l’incohérence, la superficialité de son propos ….mais jamais sur la violence absolue de ses films et de celui-ci en particulier. L’exhibition complaisante et savamment orchestrée de la rage et de la destruction, les scènes de tortures, d’exécutions ne semble pas faire débat, c’est cela le plus dérangeant.

L’argument de la narration est pourtant toujours, chez Tarantino, de vengeance ; les ennemis incarnant un mal absolu sont totalement interdits de toute compassion et compréhension. Le moteur de la vengeance établi d’emblée comme légitime et incontestable, génère une mécanique de comportements. La vengeance selon lui doit donc opérer selon une reptilienne loi du talion, agrémentée de jouissance et de mise en scène des violences entièrement libérées.
Ce qui est patent dans ce dernier film, est l’idée sous-jacente, que les nazis, étant irrémédiablement mauvais, ils sont donc deshumanisés. Or l’on sait très bien, que dénier à quiconque le statut d’être humain peut générer des traitements totalement ignobles.
Las Casas au 16ème siècle dénonçant l’horreur des Conquistadores contre les Indiens se bat pendant 30 ans pour leur faire obtenir le statut d’êtres humains. Puis les théories justifiant l’esclavage comme tant de génocides, reposent sur cette déshumanisation à priori des adversaires ; point de départ alarmant. Renversement effrayant des théories sur les untermenschen inventées justement par les nazis.
Comment peut-on alors marcher dans une telle arnaque ? Sous le prétexte racoleur que les ennemis sont des nazis, tous les coups sont donc permis, le scalp, la torture, les scarifications définitives, les torrents de sang, les corps transformés en pantins sanglants que l’on éclate….
Tarantino racole donc, lassé peut-être de ses bluettes romantico-gore du genre Kill Bill (massacre pour un mariage de barbie raté) ou les blagues post modernes de Pulp Fiction, il cherche peut-être à récupérer un public plus large par un fond historico-politique.
Qu’il brouille les faits historiques n’est pas le problème ; l’humour sur cette période, de Chaplin à Benigni en passant par Lubitsch et Mel Brooks est aussi une tradition. De même, la violence au cinéma est une vieille histoire et Coppola a parfaitement su la montrer dans sa complexité, de même que Clint Eastwood ou Kubrick bien sûr, mais l’étalage complaisant et systématique d’une violence totale, sans retenue, sans recul, sans pensée relève d’une véritable abjection car sa seule justification est de devenir le sujet effectif du film.

Que montre Tarantino ?

Que voit-on ? Des vengeurs programmés dont le logiciel de réflexion est délibérément réduit et la capacité d’être affecté atrophiée sous le prétexte, que leur émotion, en tant que victime ayant été saturée, le ressort de la compassion est brisé. L’on voit encore ( et à longueur de plans déjà dans Kill Bill) des corps stéréotypés de type publicitaire, agissant contre des corps identifiés comme sous-humains et se permettant de ce fait l’abandon de toute éthique ou morale : tatouer les fronts, éclater les crânes, faire gicler le sang impur, deviennent des pratiques jubilatoires, montrées avec délectation, virtuosité et constance. Déjà Kill Bill reposait sur ce même principe, avec l’idée (si l’on peut dire) constante, que ce qui était montré n’était pas réellement assumé.
Ce qui trouble, c’est le grand soin apporté à montrer les préparatifs, les détails, la mise en scène de l’attente d’une mort annoncée.
Ce que l’on ne supporte pas justement dans la peine capitale, dans les cérémoniaux de sacrifices et de mise à mort, ce sont justement ces préparatifs, cette intention butée et froide. Puisque la vengeance opère justement à froid ; c’est pourtant bien cette résolution que Tarantino bichonne.
Le luxe de détails n’est pas sans rappeler les arènes romaines et les peintures voyeuristes du 19ème siècle. La précision et le soin sont parfois associés aux préparatifs d’une mise à mort consciencieuse : affuter une lame, graisser une arme, faire coulisser la guillotine, régler l’étanchéité d’une chambre à gaz…..

MDR-LOL

Pour afficher une distance d’avec de telles horreurs, le cinéaste se pique d’humour et de second degré et ses films présentés comme des clins d’œil à des publics avertis, films qu’il faudrait voir avec le « smiley » en tête, nous rappelant en permanence le MDR et le LOL calamiteux des mails. Le fameux « MDR » (mort de rire) permettant en fait de se dégager de toute retenue, de tout contrôle et de toute pensée….il y a derrière le MDR, l’idée du refus de structurer un avis, la posture d’écoulement de sa propre opinion, l’écoulement des idées sans autre contention que cette formule en fonction d’essuie-tout.
J’ai dû supporter de voir les sabres rasoirs de Kill Bill giclant de sang ( clichés éculés et très tendance, des arts martiaux), s’étaler déjà de façon obscène sur les affiches publicitaires de transports scolaire, quelques années seulement après les massacres du Rwanda, en toute innocence stupide. La banalisation puérile de la violence, assumée par des adultes n’est pas innocente.

Pourquoi refuser cette connivence ? Pour la raison simple qu’elle est le piège diabolique de ces esthétiques creuses, de rechercher justement le consentement du spectateur pour l’amener à accompagner une idéologie vénale au pire, inepte au mieux.
La virtuosité, le savoir faire, les références cinématographiques, un sens de l’humour, ne sauraient faire oublier le glissement vers une esthétique de la violence pure, du voyeurisme, de l’idiotie et de l’abdication de principes humanistes et le tout servi avec un savoir faire abouti en guise de style.
Au nom d’une vengeance postulée comme légitime (principe déjà infra politique et infra-juridique) Tarantino, séduisant ses spectateurs par des principes d’effets spectaculaires les amène tout simplement à jouir de l’ignoble en les privant de recul ; personne ne peut prendre le parti des nazis, donc, tout est permis. Inglourious Basterds est au cinéma, une réelle apologie de la torture, l’accompagnement sans doute innocent mais réel des centres de Guantanamo et des prisons d’Abou Ghraib, à savoir le glissement lent et naturel d’une société vers des principes d’une simplicité primaire, vers l’abandon du libre arbitre, vers la déshumanisation des ennemis et vers la fascination pour la virtuosité et le spectaculaire, vers l’idée qu’à un moment de l’histoire une société peut basculer vers le non droit et surtout vers l’avilissement, non seulement des ennemis, mais des combattants et encore des spectateurs ou des publics qui légitiment ces pratiques.
Quant au propos esthétique, il est que tout peut être sacrifié pour un bon plan, une « belle image ».
Peut-on regarder innocemment des images avilissantes de l’humanité ? Oui quand il y a un propos, oui quand Pasolini explore Salo avec une hyper sensibilité aux corps. Mais Tarantino se vautre depuis longtemps dans la facilité et l’abandon, avec des trucs et des images de publicité pour café, grosses cylindrées et yaourts.
De la même manière qu’il faut dire « not in our name » quand des « démocraties » pratiquent l’état d’exception , la violence politique et les crimes de guerre, on peut désirer refuser toute complicité de spectateur avec ce type de film.


Les films reposant sur le principe narratif de la vengeance sont nombreux et ce ressort scénaristique est d’une efficacité remarquable. La solitude des vengeurs, leur légitimité, leur quête, leur errance permettent des constructions simples et les dénouements sont annoncés et prévisibles. Clint Eastwood utilise systématiquement ces principes, mais avec des problématiques toujours subtiles et des questionnements permanents ; les images-mouvement qu’il propose sont des arrêts, des pauses, des moments de doute et jamais les acteurs de la vengeance ne sombrent dans l’aveuglement ; son dernier Gran Torino serait d’ailleurs un contre Tarentino.
Tarentino participe d’une bêtise ambiante, de la jouissance stupide du spectaculaire conçu comme quantité et de l’abdication devant toute problématique. La fascination compulsive pour les effets, pour les corps lisses et désincarnés ( Bill en non-femme, en poupée top-model décharnée et péroxydée) la maîtrise obsessionnelle de certaines techniques, les citations, la rapidité des séquences et la frénésie du montage ou les lenteurs pesantes, sont des recettes, pas un regard de cinéaste.
Il y a une évidente roublardise à décaler et jouer avec la réalité historique, à présenter sous forme de conte, ces histoires, manière simple de distancer, de proposer de ne pas y croire… mais à quoi croire alors ? La seule idée qui émerge réellement des tarantineries, est que la vengeance est cathartique ; que la haine permet de se libérer de toute compassion et principes moraux, que l’ignominie des ennemis ouvre les vannes de toute réserve et de tout principe humaniste et que l’on s’accomplit dans des actes pseudo-nitzchéens. L’autre idée, formelle celle-ci, serait que la maîtrise des techniques justifie tout excès, autorise l’ostentation de toute scène quel que soit son thème.
Nous ne sommes pas loin du « sans tabou » très à la mode, (jusque dans le discours récurrent du Sarkozysme contre les acquis sociaux..) mais grave, dans la mesure où toute société humaine nécessite des tabous. Il y a un évident plaisir à se vautrer dans cet abandon moral. Tarantino, du fait de montrer cela, du fait qu’il flatte et quête l’assentiment, la complicité des spectateurs, les entraîne dans cette simple idée douteuse, que la violence est un spectacle en soi dont le clou est la mise à mort.
C’est pourquoi il y a avilissement. Les spectateurs sont captifs et sommés d’accompagner ces déchaînements ; il ne viendra donc à personne l’idée que l’on ne torture pas un nazi ! Nous sommes devant un bourrage de crâne idéologique justifiant toute violence infligée contre les barbares ; pourtant, qu’ils soient nazis, talibans ou bourreaux rwandais, ces sanglants barbares ne méritent pas d’être soumis à des pratiques qui avilissent. Le règlement de ces horreurs politiques par la violence, fait l’impasse sur toute compréhension et progrès éthique.

A l’heure ou au Rwanda comme en Afrique du Sud, de courageuses politiques tentent d’éradiquer les spirales des violences vengeresses, Tarantino, ses sbires et flatteurs, pilonnent des idées calamiteuses avec la toute puissance de l’imagerie des propagandes publicitaires. Ces dérives vers la superficialité, vers le détachement, vers l’ostentation et la posture peuvent encore se repérer dans les œuvres creuses des plasticiens couronnés (Koons, Hirst….), et c’est encore la même veulerie qui suinte de chaque plan des reality-shows, la même ironie provocatrice des producteurs de ces émissions.
Curieusement encore, la sidération des publics, la lassitude des critiques qui épuisés et fatigués sans doute renoncent à l’analyse des plans et des objets filmiques. Sous le prétexte que Tarantino serait cultivé ( plutôt boulimique de films- ce qui n’est pas la même chose- tout comme Koons puisqu’il est capable d’aligner Courbet et Poussin passe pour un esthète), sous ce prétexte donc, la discussion serait fermée.
Si dans le domaine des arts plastiques, la tétanisation des points de vues critiques et la peur de passer pour rétrograde fait des ravages, dans le cinéma, il y a encore une certaine vitalité de la critique, mais la faiblesse théorique, l’ oubli des penseurs ( Daney, Deleuze, Godard) mènent les arguments à n’être de plus en plus que des arguments d‘opinion, sans références ni analyses, ni langage et codes de références. Rappelons-nous comment Godard pouvait heureusement déclarer que le zoom était une affaire de morale ! Souvenons-nous de la sublime rage de Nanni Moretti contre le critique d’art complaisant à la violence.
Cette dégradation assez patente de nos environnements artistiques est elle le fait de 65 années de paix à l’intérieur de nos frontières ? La perte d’images fortes et d’enjeux clairs, la mort des héros et héroïnes génère peut être cette bêtise des peuples en paix. Mais il serait dangereux d’accepter ces faiblesses, car la paix est aussi un combat. Or je ne peux m’empêcher de voir dans les films de Tarantino et dans les esthétiques lisses et monumentales, des entreprises de désensibilisation et par conséquence des pratiques de lessivage, des incitations à la soumission, des abandons et des paresses. Il n’y a pas de complot sans doute, simplement connivences, complaisances et régressions.
Peut être que ces films opèrent comme des catharsis, des défouloirs, des exutoires. Les millions de spectateurs et spectatrices ne sont ni des idiots ni des sadiques ; sans doute cherchent-ils une conjuration des violences ressenties et pressenties de la réalité, dans le spectacle donné. Quelque chose comme les contes pour enfants, ou l’on est rassuré d’avoir pu voir en face la peur et les monstres.


Mais ne laisse-t-on pas quelques plumes dans ce genre de consommation ? Un film n’est pas un texte et le brouillage, fiction-réalité est de plus en plus grand dans le domaine médiatique.
Par ailleurs, de manière étonnante, et comme si nos sociétés étaient en apnée culturelle et émotionnelle permanente, nous voyons apparaître des phénomènes de « bulle d’air », qui fonctionnent comme des bouffées d’oxygène avant la replongée dans la réalité avilissante. Le succès de Loach, ou même des « Ch’tis » ou encore de façon presque grotesque le succès de Suzan Boyle, ainsi que des buzzs internet s’explique sans doute par le réflexe sain et vital de voir simplement des situations sensibles et vivantes, des corps non formatés, sur les supports habituellement dédiés à l’imagerie. Peu importent dans ces exemples, les qualités esthétiques (de manière évidente dans les petits phénomènes You Tube), comme peu importe pour qui étouffe, la qualité de l’air qu’il peut respirer par bouffées rares. Réflexes sans doute sains de millions de spectateurs privés d’appareils critiques et gavés de spectacles formatés, mais nous sommes loin des Cassavetes, Kazan, Tarkowsky, Fellini, Kurosawa, Rohmer, Tanner, Bergman et autres.

Comment parler d’un film que l’on a pas vu ?

Ou pourquoi je ne peux pas en voir plus….J’ai vu malgré moi la bande annonce…j’ai vu malgré moi les affiches tachées de sang bordeaux, j’ai vu le casque sur la batte de base ball…j’ai vu le geste de Pitt frappant avec la violence maximale sur le crâne d’une personne avec qui il avait parlé longuement.
J’ai lu des commentaires, j’ai entendu, je me souviens de la stupidité blasée de Travolta faisant gicler les cervelles dans Pulp Fiction…..en fait j’en ai largement vu assez et plus qu’assez

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A propos Olivier Jullien

Intervenant dans le domaine des arts plastiques, comme enseignant, praticien ( peintures-graphismes) et conférencier.
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