proposition de méthode de réception des oeuvres plastiques

Elinga Pieter Janssens, 1601 1700, interieur avec peintre, femme lisant et servante…grande conscience de sa pratique et des spécificités de la peinture : cadre, fenêtre, plan, profondeur, lumière, composition, gamme, valeurs, perspective, ombres propres, portées, modelé……transparences, épaisseurs….jusqu’à l’outil, la toile, le cadre.

Comment reçoit-on une œuvre ?

Il y a souvent une grande confusion selon que celui ou celle qui regarde privilégie un angle de vue ; or une œuvre d’art mérite une approche relativement dense.

Parents pauvres de la réception

La particularité des arts dits « visuels » est que les œuvres sont immédiatement accessibles au regard par définition et à la saisie superficielle . Il n’y a pas de durée nécessaire, ni d’intimité requise ( comme pour la lecture). Il n’y a pas non plus de lieux spécifiques malgré les musées et galeries, comme la salle de cinéma, de théâtre, de concert…..

Les peintures et photographies et même les sculptures,  sont livrées brutalement et simplement aux appréhensions immédiates et superficielles. Pourtant, en tant qu’œuvres d’art, elles méritent une réception à plusieurs degrés.

Pour faire simple, souvent le philosophe verra les concepts, l’historien les contextes, l’artiste les moyens, l’amateur les émotions et sensations

Une œuvre d’art est une œuvre dense….

Conditions de densité d’une œuvre artistique.

Il faut garder à l’idée que la définition d’œuvre d’art est parfois sujette à discussion légitime.

Duchamp demande  » peut on faire une œuvre qui ne soit pas d’art »

Il parle d’œuvre, pas d’objet.. L’art est un champ d’activité humaine spécifique.

Comme le champ des relations affectives ; dans ce champ, il peut y avoir l’amitié, l’amour platonique, la jalousie, la trahison, le crime passionnel, l’amour fou…..

De même, dans le champ de production artistique, il s’y trouve ébauches, œuvres abouties, monuments, croquis, séries, recherches, chef d’œuvres, ratages, accidents……la question de la beauté est peut être une finalité obscure, l’émotion esthétique et la pertinence de l’œuvre produite sont les fruits de rencontres voire de hasard, mais pas de recettes.

Dans ce champ d’activité et de production, les œuvres d’art visent cependant toutes à une certaine densité. Par densité on entend l’idée d’une charge, d’un potentiel de sens qui excède l’objet produit et sa réalité, sa fonction, sa valeur marchande   , qui l’excède mais qui en est constituée.

La densité des œuvres semble relever de 3 composantes essentielles.

-Valeur d’ objet,

-Charge irrationnelle,

– Valeur de Discours

Valeur d’objet de la peinture, supports, matières, dimensions- références à la vision, la fenêtre, la muralité, matériaux ( lapis lazuli, or, marbre, papier, cartons, huile, métaux, etc…….) ; on peut inclure à cette valeur, la notion de travail, de technique, de virtuosité, de savoir-faire. L’enjeu de transformation de la matière.

Cette valeur est repérable par les percepts…

Charge irrationnelle devant la nature, question des affects, valeur magique, prophylactique, de conjuration, de souvenir, de mémoire, de singularité et rareté ; rapport au sacré, à la mort, au vivant ; aux infinis.

Valeur de discours, rapport entre les concepts et les références. La manière de se situer dans une culture, dans des référents sociétaux, politiques, narratifs ; la valeur de discours comprend aussi les discours de l’art sur l’art, les arts réflexifs et bien entendu les arts de commande.

Il est important, devant une œuvre issue du champ de création artistique de prendre en compte ces dimensions.

Une œuvre dont l’un de ces aspects devrait manquant, manquerait clairement de densité artistique.

On peut ensuite  parler de sa Réception sous plusieurs angles :

P.C.A.R.

P comme Perception,

c’est à dire ce qui se voit ! ! tout simplement ;

Ce premier stade peut sembler simple et ne demander aucune connaissance particulière ; il faut cependant savoir repérer ; il faut oser prendre en compte des réalités, des phénomènes simples, sans les interpréter dans un premier temps ; cette imprégnation sensible est facilitée par un regard flottant et disponible assimilable à la contemplation.

Formes, dimensions, couleurs, matières, épaisseur, fluidité, couleurs, dégradés,  textures, situation ( en cas de sculpture ou installations par exemple). Verticalité, horizontalité, proportion des supports, nature des matériaux ( connotés ou non, récupérés, usés ou neufs, vieillis, détournés etc…)

Ne pas hésiter à prendre en compte, avec des mots précis, relevant du vocabulaire des arts plastiques ( exemple : planéité, fragments, support, gestualité, composition, organisation, dispositif, figure, matériau….assemblage, strates, superpositions, recouvrement..……).

les artistes plasticiens sont responsables de tout ce qui est visible ; ils ont décidé, plus ou moins intentionnellement et consciemment, mais ils ont choisi les matériaux, les supports, les outils ; ils y a dans ces choix, du sens qu’il est erroné de négliger. Il y va du respect de l’artiste que de prendre en compte la réalité de l’objet qu’il crée.

Il faut prendre en compte ce phénomène ; cette nouvelle réalité qu’est l’œuvre, avant d’être une IMAGE.

C comme Conception,

Cette approche peut être pratiquée comme un jeu de possibles ; de pistes autour de la réalité de la création.

C’est à dire, la manière dont des idées claires se dégagent de l ’œuvre ; dans un premier temps,

des idées et concepts relatifs à l’objet : monumentalité,  lisibilité, sérialité, narration, proche/ lointain,  intimité/ espace public, espace clos/ ouvert, décor, muralité( proche) , fenêtre ( lointain), rapport aux corps/à la nature etc.

Notions relatives aux formes : organique, symboliques, connotées, imaginaires, identifiables, achevées, confuses, troubles…ordre, désordre, contours, bordures, limites, frontières….notions relatives au travail lisible : accident, hasard, répétition, saturation, quantité, jet,

les concepts peuvent être aussi plus précis : cassure, blessure, recouvrement, chute, élévation, clarté, pénombre, énergie, calme ; ces idées peuvent encore se référer aux déplacements, à l’immobilisme, à l’éclatement ou à la fusion etc….

Il est valable dans un premier temps de se laisser aller à une sorte de lecture flottante ; laisser émerger ces notions et idées, sans chercher à les fonder ; c’est en mode de synthèse que le tri pourra commencer à se faire dans le nuage d’idées qui germent autour d’une œuvre ; une œuvre plastique n’étant pas un discours, il n’y a pas de sens de lecture ; il se dégage des champs de significations. Cependant, il est nécessaire de s’appuyer sur les réalités formelles des productions pour fonder les idées qui en émergent ; par exemple, il semble assez clairement lisible, que dans une peinture de David, peu de place est laissée au hasard, au flou

A comme Affects,

C’est à dire, qu’il faut explorer le registre des émotions, des ambiances, de la dimension poétique de l’ œuvre : sentiments de joie, de mélancolie, de révolte, de lassitude, de résolution, d’indifférence, de distance, de mépris, de solitude, d’empathie, de liberté etc….

Cette lecture semble plus difficile à justifier mais peut s’appuyer sur des observations précises ; les giclures de Bacon et les répétitions de nombres de plus en plus blancs de Opalka peuvent être deux modes très différents d’expression d’une grande anxiété ; destruction des formes d’un côté par l’énergie et la violence ; destruction des formes par la dilution et la disparition ; la lenteur du temps.

Dans ce domaine, la question de la couleur est délicate car échappant aux descriptions. La couleur est avant tout une lumière, une surface qui est autonome et ne dit rien ; les rapports colorés peuvent être décodés ; les valeurs par  leur lien avec la lumière et l’ombre sont plus aisées à lire.

La couleur est sans doute en premier le vecteur des affects et est depuis des siècles assimilée aux fards, à la séduction superficielle ; il y a la l’ambigüité première de la peinture qui peut être réduite, en dernier lieu à une séduction et une décoration ; les iconoclastes byzantins, cisterciens, réformés, musulmans et juifs n’ont pas entièrement tort.

R comme Références,

Avant tout, la question de l’iconographie reste essentielle ; à savoir la nature de ce qui est identifiable comme signe, comme figure, comme scène, dans la création ; Panofsky en a fait une loi majeure. En ce sens, il est important de savoir repérer, de savoir reconnaître et donc d’accumuler des références iconiques permettant d’éviter les grossiers contresens.

Toute œuvre s’inscrit dans une histoire multiple ; l’histoire de la civilisation qui la contient ; l’histoire des œuvres qui la précède ou lui sont contemporaines, l’histoire de l’artiste, comme être et comme créateur. On peut donc évaluer l’ œuvre par comparaisons, afin d’étalonner en quelque sorte sa puissance, sa place, son impact dans une histoire artistique. Souvent, les œuvres elle-mêmes s’inscrivent dans un jeu de langage, qui est fait de codes, de références.

Souvent, chez de nombreux « historiens de l’art », l’approche se limite hélas à ces références, déniant toute autonomie à l’œuvre, la réduisant au statut d’objet ; en cela, l’œuvre d’art est aussi un objet d’étude, comme un tesson de bouteille ou une pointe de flèche en feuille de laurier et un éclat de silex Levallois, mais nous restons très loin du compte avec cette réduction. Un opéra ne se limite pas à son livret ; or souvent, l’approche « historienne » sombre dans l’anecdotique, s’éloignant du sens et du poétique.

Synthèse

Il n’y a pas en fait de synthèse possible des perceptions ; comme tout art, les approches sont ouvertes et non finies ; ce sont des moments de réception. Par contre, il est toujours intéressant de croiser les 4 approches, de vérifier leur concordance.  C’est le propre des œuvres d’art, que de mêler différents niveaux de sens et de réception.

Porte bouteille de Marcel Duchamp : un ready made véritable fontaine de sens et de niveaux de perception. ( voir article Duchamp)

D’une manière générale, plus une œuvre d’art est cohérente, plus les connexions entre tout les niveaux se font en nombre et de façon pertinente, plus elle sera puissante voire sublime.

La beauté des peintures et des sculptures vient souvent de la richesse des connexions entre les qualités formelles, les idées, les émotions et l’inscription dans un champ de références riche et multiple.

Inversement, la pauvreté des liens, les incohérences entre les registres, les formes, les intentions, affaiblissent la puissance .

Les catégories de HEGEL ( Symbolisme, Classicisme, Romantisme) sont compatibles avec cette méthode, ainsi que la question délicate du jugement esthétique de Kant.

Il est également possible de repérer par ces moyens, la pertinence de pratiques très modernes, qui depuis les dadaïstes semblent bouleverser les notions esthétiques. Je renvoie à l’article sur les « critères de réception des œuvres contemporaines ».

Cette méthode doit permettre, de prendre en compte les œuvres dans leur densité, y compris par leur reproductions.

Dans un deuxième temps, on peut réaliser qu’elle mobilise des  savoirs variés :
-vocabulaire ( pour le percept),
-méthode ( pour les conceptions),
-sensibilité ( pour les affects),
-connaissances culturelles ( pour les références)

Annexe.

Du fait de la multiplication des approches , fruit des technologies de reproduction, la RECEPTION de l’œuvre est également un enjeu important qu’il faut prendre en compte.

Cette œuvre plastique est -elle IN-SITU, est elle provisoirement présentée ? Est-elle dans un lieu dédié ( musée? architecture ?) est-ce une REPRODUCTION ? Si oui, dans quelles conditions ? quelle taille ? fac similé ? gravure ? photographie ? image dématérialisée ( projection, ordinateur, télévision ?) . Dans quel lieu la reçoit-on ? travail ? loisir ? recherche ?.

La question de la RECEPTION devient de fait singulière et mérite d’être traitée.

De même, on peut conclure par la question de la :

DECEPTION

En effet, toute réception d’une œuvre est associée à une attente, à un désir, à une tension. Derrière la notion de DECEPTION, on peut englober la manière dont au bout du compte, l’œuvre a coincidé avec les attentes.

Il est intéressant d’évaluer et de se pencher sur ce bilan. C’est une manière d’établir une relation individuelle et spécifique, après des approches analytiques.

pour conclure ( provisoirement) on peut donc établir un plan en 6 parties :

Récept-Percept-Concept-Affect-Référents-Décept.

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A propos Olivier Jullien

Intervenant dans le domaine des arts plastiques, comme enseignant, praticien ( peintures-graphismes) et conférencier.
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