Photographies de R. Edelist

Essai de commentaires sur des photographies visibles sur la page de R. Edelist

 

A la recherche d’un infini plus proche…

les vitres, le bus..

buée

Quelque chose arrête tout de suite le regard ; un écran visible redouble celui de l’objectif ; une paroi qui rappelle que la photo est une affaire d’espaces plans, de surfaces, que ces surfaces sont à voir, à penser à considérer. Une photographie qui est malgré toutes les illusions permises, une surface lisse, un dépôt.

Avant d’aller voir ailleurs et au delà, il faut montrer ce qui est sous les yeux, à portée de doigts. Les vitres deviennent un sujet en soi.

Les vitres, couvertes de buée, de buée dense et douce, formant parfois des gouttes plus saillantes, comme de petits miroirs.

Les vitres sont les surfaces photographiques à la puissance deux. Comme la surface de l’eau chez Monet, qui est surface, espace tridimensionnel, transparence, et à la fois reflet. Les vitres de R. Edelist sont comme des photos ; surface, dépôt. On y voit les reflets, dispersés sur les minuscules gouttes qui se forment sur la vitre, du côté du photographe, vers l’intérieur ; ces gouttes reflètent la faible lumière artificielle de l’espace clos du bus. Sur ces vitres du bus se voient aussi les traces qui balaient provisoirement cette buée, traces qui semblent ouvrir un passage au regard, pour que, enfin la transparence permette de distinguer des formes lointaines.

Cette buée, donne une matière à la diffusion de la lumière. Les petits points blancs, signe d’humidité et de sensibilité sont des concentrés de fragilité.

Les traces de doigts, écartant provisoirement cette humidité qui brouille les lointains, évoquent aussi les gestes et la main, la présence d’un corps qui montre par la photo et par ce geste. Un corps, là où il n’y avait que vision, lumière et regards. Celui qui regarde et montre, nous dévoile, au sens strict, il écarte la buée comme on écarte un rideau, un voile.

Traces

La transparence de la vitre, révélée par parties, grâce aux traces, laisse alors deviner des formes confuses un peu plus loin ; mais l‘humidité de l’air confiné, perceptible par ces petites gouttes se retrouve bien sûr, dehors, sous forme de pluie, de brouillard, de luisances ; la vitre n’était pas une frontière si close ; transparente à la lumière, elle est aussi une double face des températures, peau fragile de l’habitacle. Toute cette eau en suspension, unifie les espaces et les silhouettes. Turner le montrait si bien, comment vapeurs, nuées et embruns, avaient une valeur positive car fusionnant les éléments avec cette valeur romantique de la totalité.

Mais il est tard et si parfois la pluie et les rosées, cohabitent avec les lumières les plus vives, aujourd’hui, la ballade est du soir et le ciel bas et lourd. Tout semble gris, noir et blanc. Une nouvelle fois, ces photographies, sont au coeur de ce que sont les photographies…il est question d’ombres et de lumières…de proche et de lointain, de surfaces et de cadres.

Un noir et blanc naturel, quand les couleurs sont sourdes, quand l’éclat ne peut réveiller les couleurs.

Couleurs

C’est ainsi qu’apparaissent confusément des formes, des bribes colorées qui percent la pénombre et nous envoient de vains signaux de leur présences fugaces.

Ce voyage presque aveugle, d’un photographe qui collerait son objectif à la vitre, comme on y poserait ses doigts. Art de la vue et du toucher réunis par le gros oeil mécanique de cette optique de substitution.

C’est comme ça que dans cet espace clos, se réveillent de manière somptueuse, tous les possibles de la lumière. Brillance, translucidité, nuances, dégradés, contrastes, reflets et couleurs sont réunis l’espace d’un instant. Certains contrastes sont des éclats et semblent des lames.

Durée

Espace et temps, car il s’agit bien d’un moment particulier. Un court et long déplacement, dans un bus, ou le regard est perpendiculaire au voyage du bus, donc générant du flou par le déplacement permanent du premier plan, au delà de la vitre. Translation et relativité, car le véritable premier plan reste donc bien fixe, la vitre, cette vitre qui cadre, mais dont on ne voit jamais les bords, substitués par le cadre de la photographie. Un lieu interface, frontière du dehors et du dedans, comme l’appareil, comme les yeux.

Nous avons donc encore une redondance subtile de l’effet de balayage, déplacement du bus et déplacement des mains qui essuient la buée, mais ceci délicatement et discrètement.

Ces photos ont de part la précision d’un premier plan, de part des références à la matérialité et aux gestes une très grande picturalité. Il faut scruter un certains temps pour voir émerger des formes identifiables ; à première vue, il pourrait s’agir de peintures de Hartung, Degottex ou Soulages ou Kline, mais l’intention n’est pas d’imiter, il n’y a pas de posture.

La seule attitude est celle, modeste et hypersensible, d’intensifier au plus, la perception et le souvenir. Chercher en tâtonnant un infini accessible. Le révéler si proche.

Infini peut dire dans ce cas, au sens strict, l’impossibilité d’arrêter quelque chose ; le vertige d’une multitude de visions, de sensations, de perceptions, à quelques centimètres de l’objectif. Un infini tactile.

La fenêtre de nuit…

Baie

Cette autre série possède les mêmes qualités de finesse et de subtilité. Cette fois-ci, il semble ne pas y avoir de vitres, mais il y a encore la frontière de la fenêtre, qui délimite le lieu du point de vue d’une part et de l’espace vu jusqu’au plus lointain d’autre part.

Le rectangle de la fenêtre trouve un echo dans diverses structures orthogonales, de cadres, de balustrades ou parapets. Allitération graphique, qui, en cadrant, installe une fixité, une durée, une stabilité. Comme les lieux montrés sont déserts, que le temps est cette fois-ci calme, le silence s’installe. Le déplacement n’est plus une translation, mais une tension du regard, une projection à distance.

Calme

Le calme et la lumière claire mais lavée de clair de lune, estompent les couleurs et lissent les espaces. Il y a une lumière d’un gris bleuté, et un silence à la Caspar David Friedrich ; principe de contemplation et de frontière infranchissable. Tension vers un ailleurs.

L’horizon ne semble pas si éloigné, car les gris colorés qui dominent, rapprochent les distances ; de même, par les cadres, les lumières et les reflets ambigüs, la perception des espaces est perturbée, les plans sont reliés.

On pense que les rideaux sont écartés et que la fenêtre a coulissé. Aucune indication du lieu, le cadrage photographique se glisse dans le cadrage de la fenêtre et aucun élément ne vient indiquer au premier plan l’anecdote. Il ne reste donc que le ciel, la mer et les plans orthogonaux d’une architecture sobre.

Dans cette série, R. Edelist trouve encore à exprimer , tel un grand classique, toutes les spécificités de la photographie, assis en silence dans cette camera obscura, posant l’appareil devant l’infini, en lumière lunaire naturelle, grande sensibilité nécessaire. Il réussit aussi, sans que l’intention ne soit coquetterie, à expérimenter la valeur des partis pris minimalistes d’ artistes comme Rittweld et Mondrian.

Les lumières sourdes, sont un thème de peinture remarquable, les oubliés Le Sidaner et Degouve Deninkx, Léon Spilliaert ou le plus récent Rothko ont exprimé dans leurs oeuvres, un souci semblable des tonalités estompées.

La grande ouverture, la baie ouverte sur la baie, de la mer, l’ouverture de la fenêtre et du diaphragme et de la sensibilité des capteurs ( nécessaires en cas de photographies nocturnes en lumière naturelle) sont la manifestation d’une disponibilté totale, d’un abandon résolu et organisé aux fines subtilités et variations ; poésie proche de celle d’ Opalka. Il ne s’agit plus de scrutation, mais de captation de vibrations ténues déclinées à l’infini s

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A propos Olivier Jullien

Intervenant dans le domaine des arts plastiques, comme enseignant, praticien ( peintures-graphismes) et conférencier.
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