Mesure, chapitre 0

ensemble de textes rédigés à partir d’un cycle de cours sur ce thème, à l’ENS de Fontenay. 1997


La mesure

La question de la mesure, quand elle est posée en ces termes, en art, couvre en général, les périodes classiques et néo-classiques.

Il est cependant clair que la plupart des productions plastiques, sont de par leur nature formelle, confrontées à la spatialité et donc bien entendu à la question fondamentale de la dimension, de l’échelle, de la quantité et du modèle.[1]

D’autre part, dans le sens de la norme, nous retrouverons la convenance et la dimension iconographique ; clle du programme, de la commande et du public.

Derrière la mesure il y a aussi les moyens et le métier ; il y a aussi la prétention du geste artistique.

La terminologie employée communément dans les arts Plastiques autour de la mesure est éclairante quant aux types de relations entretenues. Nous utiliserons souvent le vocabulaire suivant :

Origine, module, modèle, repère, norme, dimension, règle, échelle, aune, étalon , harmonie, symétrie, système, proportion, convenance.[2]

Nous aborderons bien entendu les attitudes artistiques dérivant de notions de « prendre la mesure de …., être en mesure de ……, se mesurer à ……….., mettre hors de mesure de………..

Ainsi que les intentions, comme la valeur d’intensité d’une œuvre, intense étant ce qui dépasse la mesure ordinaire. Ainsi aborderons-nous souvent l’idée la plus éclairante sans doute, à savoir celle de la démesure.

Je prendrais souvent comme repère de la démesure, les attitudes iconoclastes signaux évidents et explicites et plus que cela encore, causes de bien des ressourcements de la création artistique.

Byzance, de 726 à  840, les cisterciens au XIIe, la réforme protestante aux XVI et XVIIe et les avant-gardes au XXe.

La récurrence de l’iconoclasme ne sera pas vue comme un phénomène cyclique et il ne s’agit pas de faire des amalgames ni une histoire de l’art, mais d’évaluer et de confronter à différentes époques les pratiques artistiques plastiques, les questions de normes, de convenances, de prétentions et de moyens. Il s’agit bien des systèmes mis en place ;

Comment également toute production plastique intentionnelle, détermine une forme, une quantité, une dimension et devient de fait un modèle, une source, une référence avant même d’être en mesure de se poser comme système.

Au-delà de la création artistique, comme simple trace ou modèle formel. Nous déterminerons 3 valeurs constantes et non exclusives aux œuvres plastiques pour lesquelles elles deviennent repère :

Valeur intentionnelle comme gratuité, jeu, spiritualité, transcendance

Valeur de réalité comme objet, corps, matière, marchandise ou monnaie

Valeur de discours, comme message, système, langage.

Nous tâcherons de voir comment s’assemblent et se chevillent ces trois valeurs pour former des systèmes.

Systèmes plus ou moins convenables relativement à leurs prétentions et intentions.

Systèmes s’emballant parfois jusqu’à la démesure, l’engorgement et le formalisme, la sclérose, les proliférations.

C’est souvent à ce moment là d’ailleurs que les iconoclasmes remettant les compteurs à zéro, servent de repères comme retour au point de départ et sont indirectement à l’origine de réajustements, c’est-à-dire de nouveaux systèmes, de nouvelles harmonies entre les 3 valeurs constituantes.

Ces grandes lignes nous conduiront à travailler 4 grandes tranches dans l’art occidental essentiellement pictural.

A)    l’origine religieuse de l’Art occidental.

Comment se font les emprunts aux différents registres iconographiques païens et comment s’élaborent les premiers systèmes.

Comment la querelle des images contraint à épurer et consolider l’art religieux.

Comment celui-ci intègre les critiques des iconoclastes et pense alors l’image, son statut, ses valeurs, ses règles.

La question centrale étant la question de la trinité et de la figure de la 2ème personne, du modèle, à savoir le fils.

Se déploient alors dans de multiples directions les différentes fonctions ou valeurs (irrationnelle- réelle et discursive), dans l’art dit Roman et dans l’art dit Gothique en élaborant des systèmes propres ayant leurs propres règles.

Les difficiles relations de la foi et de la raison trouvent un écho fidèle dans les rapports entre foi et mesure  raison comme ratio est aussi le calcul.).

Nous conclurons cette première partie par les relations étroites entretenues entre l’art Gothique et l’iconoclasme cistercien, révélant à sa façon les déreglements internes à l’iconographie gothique ;

La difficile et nécessaire gestion de la démesure, seule mesure du divin pour les hommes du XIIe siècle.

B)    la résolution de l’impasse gothique

 Ne faut-il pas chercher du côté deu franciscanisme et de Bonaventure, Giotto et Pétrarque de nouveaux modèles, de nouveaux systèmes ?

François, re-faisant jésus, comme Pétrarque refait Rome ; l’image de François, moins distante, moins céleste ouvre la voie de l’imitation, de l’imagination, de l’inscription dans le temps l’espace, le réel, le terrestre et devient exemple.

Cette ouverture subtile du dogmatisme chrétien à un modèle frisant l’hérésie, le « très bas », ne peut-elle être considérée comme l’origine du développement de nouvelles mesures picturales intégrant le temps, l’espace, le corps.

La vraie convenance dans la peinture religieuse trouvant sa solution dans le système perspectif, l’anatomie, la restitution de la vraie lumière et leurs valeurs symboliques.

Les dérives de ces nouvelles mesures sont évidentes, et de Savonarole à la Reforme, les dénonciations des pratiques artistiques, de leur autonomie amèneront aux crises artistiques maniéristes, baroques et minimalistes.

C)    Maniérisme, clair-obscur (minimaliste), puis baroque et classicisme

Sont comme des étapes d’un modernisme pictural tendant à assumer ses propres règles indépendamment des contraintes théologiques.

S’ouvrant à une spiritualité laïque, à la diversification des thèmes, donc des prétentions et intentions, comme à une pensée sur soi-même.

C’est l’apogée d’un système pictural construit sur des règles et à l’intérieur duquel s’élaborent des discours de plus en lus complexes et auto-référencés.

De cette densité, de Vélasquez à Poussin, de Vermeer à Rembrandt, émerge un véritable art plastique, accompagnant dans sa représentation de l’espace, du corps et de la lumière les interrogations du siècle sur le cosmos, l’infini la perception, l’entendement et le corps.

Art de l’espace, de la lumière et des  corps, la peinture en déclinera différents modes d’approche jusqu’au XXe siècle et nous ne les aborderons pas exhaustivement.

D)    les coups de boutoir d’une modernité du monde,

C’est ce qui souligne les limites de ces règles et codes picturaux des siècles

Les tâtonnements impressionnistes, cézanniens, expressionnistes aussi superbes soient-ils, tentant de découvrir de nouveaux principes, seront dépassés par l’iconoclasme du Picasso cubiste et de ses suiveurs, qui s’appliqueront méthodiquement à défaire l’édifice des arts plastiques, pour le reconstruire.

Malevitch, Mondrian, Duchamp, casseurs, iconoclastes, minimalistes et analystes sont des rénovateurs de toute pratique artistique.

La décomposition systématique met les codes picturaux au centre des intentions et c’est la peinture elle-même qui est la réalité en jeu, puis l’artiste, puis le public, pis les concepts eux-mêmes.

Il s’agit bien d’évaluer, de mesurer les limites des arts plastiques.

Nous reconsidèrerons alors les 3 composantes d’irrationalité de réalité et de discours et verrons comment leur redistribution et recombinaison s’opère au XXe siècle, jusqu’aux démesures  du ready-made et de  la logorrhée comme mesures respectives de l’irrationnel, du réel et du discours.

L’art du XXe siècle est confronté à de nouvelles quantités et réalités, à de nouveaux outils de mesure ; l’infini atomique, la psychanalyse, le mouvement, l’instantanéité, la médiatisation, la financiarisation, la vénalité, la reproductibilité, la destruction en masse par radiation, crémation touchant à l’intégrité des corps, la production en série ……..

Ces nouvelles donnes, dans le champ du réel ont d’une certaine façon contraint les artistes à se mesurer à elles, à confronter la décomposition de leur langage à l’émergence de nouvelles réalités.

Cette extrême complexité, relativisant toutes les données a souvent amené les avant-gardes à restreindre leurs moyens et leurs prétentions pour se contenter de témoigner, de se confronter simplement, c’est-à-dire de servir de repère spatio-temporel culturel à ces nouveautés.

Elimination de nombreux paramètres ; de cet éclatement attendu des pratiques naît une expansion jusqu’à la démesure des pratiques plastiques.

Cette dilatation-expansion par fragmentation des œuvres tendant à brouiller telle une nuée la perception même des intentions et du contenu artistique.

Nous tâcherons de voir comment certains artiste contemporains maintiennent une cohérence et une intensité aussi différents soient-ils, Duchamp, Pollock, Klein, Bacon, le Corbusier.

Lexique


[1] De plasticus : relatif au modelage et plastika, malléable, qui sert à modeler.

[2] Origine, du latin oriri, se lever, dans le cas d’un astre ; devient orient dans le sens de levant et orientation. Ainsi spatialité, direction, point, source, ancêtre et modèle.

Module, du latin modulus ; mesure et répétition ; réplication.

Modèle, de l’italien modello et du latin modulus, comme figure destinée à être reproduite, donnant moule et mode.

Repère : de prepadrer, revenir au point de départ. Devenant Point par métonymie ; c’est-à-dire la dimension 0. repérer, qui est apercevoir, distinguer, renvoyant à la vision.

Norme, du latin norma, équerre, emprunté au grec gnomon.

Dimension, de dimensio, action de mesurer, est également la grandeur mesurable d’un corps.

Règle, instrument servant à mettre d’équerre. Fondement de l’architecture. Perpendicularité, rapport du vertical à l’horizontal. Au sol.

Echelle, lignes graduées des cartes marines. Topographie, plan, bidimensionalité.

Aune, de alnus en latin et aleina en indo-européen, c’est l’avant-bras ainsi que la brasse, comme les pieds, coudées et pouces, un rapport au corps.

Etalon, de stale qui veut dire pieu, poteau fiché en terre. Pièce de bois. De nouveau l’idée de repère, mais de dimension 1 cette fois-ci. Etalon, stale mais également cheville assemblant des pièces, nous renvoyant à l’idée de repère.

Harmonie, du grec harmonia, cheville, joint, assemblage des parties. Juste rapport des masses ou des fonctions, succession des intervalles en musique. Notion temporelle et spatiale, chronotope.

Symétrie, de simetria, comme juste mesure, proportion, dérivé de sumetros, à savoir : « qui a de l’analogie avec », ou l’on retrouve l’idée de modèle.

Système de sustema en grec, qui est assemblage et ensemble.

Proportion, du latin proportio, rapport, analogie ; d’abord rapport entre les parties d’une chose, les parties d’un corps humain plus spécialement, puis rapports harmonieux et par métonymie, au pluriel, dimensions par référence à une échelle.

Convenance, de convenentia, accord parfait, harmonie, conformité entre deux choses…toujours la question de l’identique.

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A propos Olivier Jullien

Intervenant dans le domaine des arts plastiques, comme enseignant, praticien ( peintures-graphismes) et conférencier.
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