17e siècle, l’espace2 -Jacob Jordaens, le vide, le mou, le plein


Jordaens, le mou, le plein.

 

L’œuvre de Jordaens dérange me semble t-il, en tous cas me dérange, et en tous cas ne se range pas aisément dans les catégories esthétiques habituelles. Grandes compositions saturées de figures épaisses, triviales et molles; pâte clairement épaisse et onctueuse, mais de manière constante, sans surprises ; touche large et ondulante, accompagnant le dessin des figures, mais sans énergie, avec lenteur (du fait de la constance !) ; récurrence des valeurs de surfaces et d’apparence immédiate, comme les peaux, les reflets, les vêtements ; le tout traité de manière presque similaire ; corps massifs, mais sans véritables reliefs ni monumentalité, ni postures ; puis encore cet aspect luisant de la peinture, qui n’a pas la qualité de certaines laques. On peut encore parler des compositions qui n’en sont pas, tellement le principe du remplissage, de la saturation semble être le seul retenu ; puis encore l’étonnante absence de profondeur de champ, qui n’organise pas de gradation de plans, semblant interdire toute narration.

Mais de tels partis pris ne sont ils pas à ce point évidents qu’ils méritent attention ? Je me bornerai aujourd’hui à faire quelques hypothèses autour de l’œuvre de Jordaens, et essentiellement à partir de ses peintures profanes. J’aimerais donc qu’à l’issue de cet exposé, ces hypothèses puissent porter à discussion.

Corps

Avant toute chose, cette œuvre, me semble être l’expression évidente du corps dans ses manifestations les plus intimes, comme part en voie de structuration et de conditionnement au XVIIè. Les tendances rigoristes catholiques et réformées sont clairement le signe, de cette évolution des rapports au corps. « Le XVII siècle ce serait le début d’un âge de répression, propre aux sociétés qu’on appelle bourgeoises…Nommer le sexe serait devenu plus difficile et plus coûteux, comme si, pour le maîtriser dans le réel, il avait fallu d’abord le réduire au niveau du langage, contrôler sa libre circulation dans le discours, le chasser des choses dites et éteindre les mots qui le rendent trop ostensiblement présent… »[1]. Aussi j’aimerais tenter de circonvenir tout ce qui, de manière indirecte ou évidente parle du corps et notamment de la sexualité ou plus précisément de la nature du sexe, dans la peinture, de Jordaens ; cet indicible qui s’exprime de manière détournée dans le langage, ne se révèle t-il pas aussi dans l’art de peindre, c’est à dire sans mots. L’expression de ce qui est en voie d’être indicible comme tel (Contre Réforme) reste toléré malgré tout, comme un fait du peuple, des paysans, considérés comme une sorte de partie organique du  corps social, le peuple en étant la partie intime. « Dans l’histoire de la répression (codification) de la sexualité c’est plus la classe dominante qui fut visée; les couches populaires ayant longtemps échappé au “ dispositif de la sexualité …il est d’ailleurs peu probable que la “technologie chrétienne de la chair” ait jamais eu pour elles une grande importance »[2] .

Cela ne veut pas dire qu’il y a une césure franche dans la peinture, entre peinture populaire et peinture aristocratique comme l’écrit Simon Schama , jugeant : «  absurde toute division formelle entre culture populaire et culture des élites et des belles lettres. » [3] mais dans l’expression franche de ce qui concerne le corps, ce sont les figures et les mythologies populaires qui seront convoquées.

Nous parlerons avant tout des œuvres profanes de Jordaens, dont voici quelques titres et reproductions :

Chasseurs et chiens, Les filles de Créops, Méléagre et Atalante, Jupiter enfant nourri par la chèvre Amalthée, Pan et Syrinx, le repos de Diane, Offrande à Cérès déesse des moissons, Allégorie de la fertilité, Allégorie de la fécondité, Nymphes à la fontaine d’amour, Satyre et paysan, Le roi boit (1,2,3,4), le Roi de la fève, Les jeunes piaillent et les vieux chantent, l’artiste et sa famille.

Les œuvres chrétiennes sont cependant intéressantes, notamment la sainte famille, les 4 évangélistes, Jésus chassant les marchands du temple, l’assomption ; le dessin du couronnement de la vierge (presque un double de celui de Vélasquez !)

Le champ sémantique

Il semble défini assez clairement et j’en annonce quelques éléments : fécondité (bevruchten-récolte), prolifération, liquide, souffle (blaezen : ampoule, cloque, vessie –  zwellen,  ballonner, gonfler, enfler – waeien.), saturation, boulimie, entrailles, mollesse (zachteghyd : douceur, tendreté) , ivresse (bewaeid : gonflé, potjerol : tasse, petit pot, lamedronke : indolent, smulle, de smules : empiffrer, banqueter), ventre buuk, boelg,  utérus , peau vel(‘t)), humeurs, obésité ( stikke, stydevet, vêt : gras,  vette : engrais); peuple etc…

Jordaens parle donc du corps, mais de quoi est plein ce corps ? Ce vide ? Ce contenant ? Le calvinisme s’il prône la  contention, le fait malgré tout  sans refoulement, à la différence de la contre Réforme, notamment des jansénistes, puisque pour les calvinistes, la chute originelle est antérieure au péché ; ce qui est manière de l’accepter. Pour les catholiques, au contraire, le sexe, le désir et tout ce qui s’y rapporte est une matière qui souille : « Cette matière ressemble à la poix qui étant maniée de telle façon que ce puisse être, encore même que ce serait pour la jeter loin de soi, tache néanmoins et souille toujours. »[4].

Seul le peuple serait en mesure de se faire l’expression de cette réalité néanmoins présente et obsédante, quitte à l’exprimer de manière plus ou moins détournée, par exemple en inversant les valeurs, lors du carnaval ; longue tradition flamande et populaire, qui résiste à la culpabilisation, le thème récurrent du  Roi des Fèves (roi de carnaval, inversion des pouvoirs résurgence de l’intime via le peuple) est totalement emblématique de cela jusque dans la trivialité et les limites de la  contention. « …la fête de l’épiphanie est l’occasion d’un repas où l’on tire un roi au moyen d’une fève cachée dans un gâteau…usage fort ancien, souvenir des réjouissances païennes des saturnales, pendant lesquelles on tirait un roi de la fève, qui, fut il esclave, exerçait sa royauté pendant toute la durée du repas. » [5]  la fève étant définie ainsi dans ce même dictionnaire: «  aliment nourrissant .mais venteux et de digestion difficile; elles augmentent dit on la difficulté de respirer, resserrent le ventre et provoquent des obstructions.. »,  système complexe d’échange et de circulation exprimé autrement par Michel Foucault : « ..Le resserrement des règles de convenances a emmené vraisemblablement comme contre effet, une valorisation et une intensification. de la parole “ indécente. »[6] L’indécence étant donc ce qui est mal fait, disproportionné et dis-harmonieux au sens physique, et ce qui est inconvenant, malséant et bien entendu indicible aussi ; le bruit, qui est un thème cohérent chez Jordaens, s’oppose au  discours,  à la parole et  à l’éloquence muette dont parle Fumaroli justement à propos de Poussin.

Le bruit, ce sont ces souffles, ces vents, ces cris, manifestations organiques, résistances à l’injonction d’inexistence dont parle Foucault : « la logique du pouvoir sur le sexe serait la logique paradoxale d’une loi qui pourrait s’énoncer comme une injonction d’inexistence, de non manifestation et de mutisme »[7].

origine de la flûte de Pan

Idée du souffle , du vent, également récurrente : Syrinx, poursuivie par Pan, noyée dans la rivière portant le nom de son père (le Ladon) est transformée en roseau, puis en flûte, dont abuse Pan. Flûtes et cornemuses sont les instruments présents en permanence dans l’œuvre de Jordaens comme le corrobore son étude de musiciens. On retrouve d’ailleurs de manière claire le rapport  entre flageolet/fève et flageolet/flûte et flûte et sexualité puisque clairement associée à la possession de Syrinx par Pan, pénétrée par le souffle. Rappelons que les cornemuses (puupezak, doedeizak) étaient traditionnellement associées (notamment dans l’œuvre de J. Bosch, à l’homosexualité et aux perversions -sans doute du fait de leur nature ambiguë de soufflé/soufflant !). On peut encore rappeler l’expression populaire : se vider la cornemuse, dans le sens de gosier.

Enfler tient son origine de  souffler dans ; désignant ce qui augmente de volume, désignant également le fait de devenir enceinte, de faire monter une rivière (retour au thème aquatique- thème du fluide). Enflé désigne aussi la vanité, l’imbécile et le niais (dindon ? Midas ?). Ainsi outre les figures évidemment enflées de Jordaens et ses références permanentes à la fécondité, Jordaens a une pratique très caractéristique du dessin, puisqu’il a la fréquente habitude : « d’agrandir ses dessins par des bandes de papier rapportés et collés. »[8] l’on peut donc dire qu’il les enfle; que le souffle créateur dilate les frontières, les limites, les bords préalablement choisis.(comme des peaux élastiques). Mais le souffle s’il peut être une métaphore de la sexualité , du désir et de la fécondation est aussi par exemple utilisé par Descartes comme modèle même de l’animation, principe supérieur et continuateur des flux liquides et organiques, supérieur car véhiculant de plus subtiles particules : «  si vous avez jamais la curiosité de voir de près les orgues de nos églises, vous savez comment les soufflets y poussent l’air en certains réceptacles, qui sont nommés à cette occasion porte-vent; et comment cet air entre de là dans ces tuyaux, tantôt dans les uns tantôt dans les autres…Or vous pouvez ici concevoir comment le coeur et les artères, qui poussent les esprits animaux (les plus subtils et fluides) dans les concavités du cerveau de notre machine, sont comme les soufflets de ces orgues.» [9].

Le modèle de la Peau est encore le modèle de la membrane, de ce qui retient, emmagasine et rend efficient le souffle et le fluide, ce qui contient contraint mais instrumentalise, c’est par exemple les limites géométriques du tableau, que Jordaens fait enfler, mais bien entendu la surface du tableau,  comme peau ; «  allégresse sonore de la, couleur qui s’étale en grandes nappes lisses et brillantes de rouges et de bruns. »[10].

procréation, fécondité…

Il faut encore aborder le thème du ventre et du mou. Le ventre est bien entendu le contenant par excellence, la peau, et ce qui se dilate, d’air, d’eau et de liquide (boisson, ivresse) autres thèmes et titres du Roi des Fèves,  du : le Roi boit.. C’est  encore une références aux entrailles de toutes sortes, qu’elles soient féminines et elles seront fécondes ,( allégorie de la fécondité , de la fertilité , hommage à Cérès et encore les filles de Cécrops (Cécrops organisant dans le cosmos grec, le mariage, la propriété et l’agriculture), qu’elles soient triviales et elles seront fertiles ; nous retrouvons associés en permanence, les thèmes de sexualité, de féminité , de paysannerie, les paysans étant bien entendu ceux qui ensemencent la terre, étant les interlocuteurs privilégiés des Satyres, Sylvains ,de Silène, de Bacchus, de Pan et autre Dionysos, si souvent pansus, buveurs, mous mais lubriques (dans la tradition flamande, mais non italienne bien sûr.

Comme Flaubert nous le rappelle avec le  Bouvard : « excité par Pécuchet, Bouvard eu le délire de l’engrais. Dans la fosse aux composts furent entassés des branchages, du sang, des boyaux, des plumes…il employa la liqueur belge (sic!) le lisier suisse, la lessive, des harengs saurs, du varech, des chiffons, fit venir du guano, tâcha d’en fabriquer et poussant jusqu’au bout ses principes, ne tolérait pas qu’on perdît l’urine; il supprima les lieux d’aisance…..Bouvard souriait au milieu de cette infection. Une pompe installée dans un tombereau crachait du purin sur les récoltes. A ceux qui avaient l’air dégoûtés il disait : mais c’est de l’or ! C’est de l’or ! ». Tel Silène révélant à Midas le secret de la vie humaine. Mais poursuit Flaubert : «  le colza fut chétif, l’avoine médiocre et le blé se vendit fort mal à cause de son odeur. » Cet or là transforme en âne. Simon Schama rappelle comment pour les premiers panégyristes patriotiques, la hollandité pouvait être assimilée, à la capacité de transformer la catastrophe en coup du bonheur, l’eau en terre sèche et la boue en or.[11]

Baleines

De manière extrêmement curieuse nous retrouvons un condensé remarquable de ces réalités ici fantasmées dans les fameuses histoires de baleines échouées sur les plages hollandaises au XVIè. et XVIIè. siècles , que relate S. Schama : «  Les entrailles éclatèrent, ce qui empuantit tant l’air…que l’odeur jeta dans la maladie, nombre de ceux qui étaient venus voir  » puis encore : «  Les organes sexuels étaient tellement imposants qu’il en fut conservé dans l’amphithéâtre d’anatomie de Leyde ainsi que d’autres phénomènes comme les entrailles d’un homme dont on a fait une chemise et un petit os venant d’un pénis de castor.. » [12]  II ne serait pas inutile de rappeler qu’en français, le mot baleine  vient de  phallaina ” qui désigne le pénis, dans sa qualité d’organe se gonflant ! Voici donc des créatures venant des profondeurs marines, gonflées, monstrueuses, terrifiants corps mammifères et phalliques; La nature repoussante de la bête écrit Schama était prouvée justement par ce pénis impressionnant (à noter que seuls des mâles échouaient sur les plages), mais leur venue et leurs échouage étaient souvent considérés comme de mauvais présages, en témoignent par exemple les tremblements de terre de 1602 et la terrible peste d’Amsterdam en 1601 et 1602 ! Schama explique comment, bien que mauvais présages, ces Léviathans n’en constituent pas moins de biens réelles richesses, ainsi les catégories entre l’ignoble et le bon ne sont pas si aisées à établir. Ces étonnantes baleines, gonflées et phalliques, venues des mers, porteuses de richesses m ais aussi de mort, sont aussi comme des expressions de la mer, qui pour les hollandais se doit d’être contenue par les digues.

Nous aurions là comme un équivalent océanique des génies Hâpi du Nil, génies de la crue du Nil, hermaphrodites, aux mamelles gonflées et à l’abdomen saillant, génies phalliques, mythes de ce don régulier qu’est le gonflement saisonnier du grand fleuve ; mais cette eau du Nil retourne chaque fois dans son lit, elle irrigue la terre, aussi n’a t’elle pas cette figure de mort de l’océan comme le rappelle Simon Schama citant le maître des digues auprès des princes d’Orange: «  Oceanus, votre ennemi, ne connaît le repos ni le sommeil. » [13] Les secrets du désir, du vivant, de la fertilité, de la fécondation sont impénétrables et fascinants, mais présentés ainsi ne sont pas loin de la mort et de la maladie!) c’est le grand vide, le grand mystère : vie, naissance et mort participant   des   mêmes   principes. Pour   Schama : « les  marées diluviennes…occupèrent dans la mémoire populaire collective …la même place que les ravages de la peste noire dans les Flandres et en Italie. ».[14]

Humeurs

En 1421, ce furent 10 000 morts engloutis lors de ruptures de digues,  ainsi les fantasmes relatifs à la peste sont révélateurs, car sans doute proches par ce qu’ils charrient. Il y eu plusieurs grandes pestes au XVIIe. la peste d’Amsterdam en 1602, la peste de Lyon en 1628, la peste de Nimègue en 1635, la peste de 1653 en Hollande et la célèbre peste de Londres en 1665. Ces effroyables pandémies sont l’occasion de bouleversements radicaux quand aux rapports de la société et du corps. Outre la promiscuité effrayante des cadavres jetés dans les fosses et transportés dans les charrettes, il y a le grand mystère de la contagion par contact qui induit une peur du corps de l’autre, aussi familier et intime soit-il. Ce dérèglement total est .également provoqué par la relativité absolue des valeurs, puisque aussi bien la mort étant imminente, nulle contrainte n’est légitime, c’est la licence, le carnaval permanent. Les fosses communes devenant de grands composts méphitiques (et métaphysiques), la circulation foudroyante et incontrôlable de la maladie rappelant en permanence, paradoxalement ce grand mystère de la vie; le corps devenant à l’évidence un contenant vertigineux car vide de sens, livré au destin, au hasard.

Les discours ridicules et proliférant des médecins dans les œuvres de Molière(1622-1673) révèlent à eux seuls, l’impossibilité qu’il y a à construire du sens, à occuper réellement ce grand vide et bien entendu à l’énoncer clairement : « je tiens que cet empêchement de Faction de sa langue est causé par de certaines humeurs, qu’entre nous autres savant! nous appelons humeurs peccantes; c’est à dire…humeurs peccantes; d’autant que les vapeurs formées par les exhalaisons des influences qui s’élèvent dans la région des maladies, venant…pour ainsi dire ..à entendez vous le latin ? » [15],  plus loin:

«  Or ces vapeurs dont je vous parle venant à passer du côté gauche où est le foie au côté droit où est le cœur, il se trouve que le poumon, …ayant communication avec le cerveau, par le moyen de la veine cave….rencontre en son chemin lesdites vapeurs.. »[16]. Plus encore significatif est cet extrait, parodiant la  mode médicale de l’hydropisie (thème de nombreuses toiles -G.Dou) : « D’hypocrisie ? Oui, c’est à dire qu’allé est enflée partout; et l’an dit que c’est quantité de sérosités qu’allé a dans le corps, et que son foie, son ventre, ou sa rate..au glieu de faire du sang ne fait plus que de l’iau…elle a des douleurs dans les mufles des jambes l.On entend dans sa gorge des fleumes qui sont tous prêts à l’étouffer.. ».

Ces extraits révèlent également la perception triviale de ces organes mystérieux, de ces fluides inquiétants, incontrôlables et qui soudain se trouvent être peut-être l’image la plus vraie de l’humain, du vivant; muscles et os n’étant que mécaniques ( noter comment dans son traité de l’homme, Descartes ne parle absolument pas des os, et si peu des muscles) ; mécaniques qui de plus ne sont lisibles que dans le mouvement et l’espace, mais qui dans la léthargie et la promiscuité des charniers perdent toute réalité et puissance.

Restent les entrailles, la peau et les humeurs;) le mou et le vide dans un dialogue éclairant, tout étant affaire de transit dans ces entrailles captives. Le Malade imaginaire nous offre d’excellents repères dont voici quelques exemples: «  un petit clystère insinuatif, préparatif et rémollient, pour amollir, humecter et rafraîchir les entrailles de monsieur….plus audit jour, un bon clystère ou détersif , composé avec catholicon double rhubarbe, miel rosat, et autres, pour balayer, laver et nettoyer le bas ventre de monsieur…..plus, une bonne médecine purgative pour…expulser et évacuer la bile de Monsieur… plus, un clystère carminatif, pour chasser les vents de monsieur.. » etc.

Ces extrait du monologue d’Argan, révèlent limpidement les associations fantasmatiques du liquide, du souffle et du mou telles qu’elles sont également manifestes chez Jordaens, autour d’une autre problématique (fécondité, fertilité) A l’instar de Jordaens, la médication de Toinette nous ramène à une certaine vision populaire et paysanne de la santé, qui consiste à remplir plutôt qu’à purger et vide : «  II faut boire votre vin pur; et pour épaissir votre sang qui est trop subtil, il faut manger de bon gros bœuf, de bon gros porc, de bon fromage de Hollande (sic); du gruau et du riz, pour coller et conglutiner… », boire, manger, épaissir, coller, saturer; la maladie, c’est le vide, quand aux vrais médecins hollandais, ils recommandent «  la modération alimentaire comme meilleur moyen de se garder, de la peste, de la syphilis, du rhume etc[17], ( La boulimie est le fait de manger comme un bœuf, emblème de carnaval, boire le vin pur est explicitement bachique, l’ivresse est la saturation du corps font perdre l’esprit, mais l’esprit n’est que vide et stérilité, étant opposé à la réalité de la fécondité (racine Fe– :téter, und– :eau), nous retrouvons là une mythologie populaire, rétive aux discours et concepts,’ qui résiste aux angoisses existentielles, luxe pour corps stériles.

Jacob Jordaens, 3 des nombreuses versions de Silène chez les paysans

C’est encore la figure des Silènes et Sylvains emblèmes de la sagesse populaire, de ceux qui savent le secret de la vie ; d’’ailleurs ce sont ces mêmes faunes qui entourent Pan dans le ballet introduit par Molière , chantant en substance, à propos de Louis: «  Laissez, laissez là sa gloire: ne songez qu’ à ses plaisirs », en d’autres termes, la gloire est affaire d’Apollon, et. dit encore Pan : «  le silence est le langage qui doit louer ses exploits », autrement dit, idéalité, beauté, spiritualité sont de l’ordre du vide et du silence, voire du creux; la subtilité étant douteuse, n’en déplaise à Descartes, pour lequel, la matière subtile est la pensée. D’ailleurs, ce malade, qui se vide et se remplit mal mérite t’il de vivre ?

Liquides

« Quelle perte est ce la sienne? et de quoi servait-il sur terre ? Un homme incommode à tout le monde, malpropre, dégoûtant, sans cesse un lavement ou une médecine dans le ventre, mouchant, toussant, crachant toujours… ». Dans le Médecin volant (1659) enjoint à faire le  médecin, Sganarelle, le valet réplique : « c’est à dire qu’il faudra parler philosophie, mathématique…”autant de choses vides de sens selon lui. » , de même, dans un étonnant sommet de trivialité, Molière fait boire de l’urine à son faux médecin : «  ..moi qui suit un médecin hors du commun, je l’avale, parce qu’avec le goût je discerne mieux…Mais à vous dire la vérité, il y en avait trop peu.. », plus loin « Que cela ? Faites la pisser copieusement…Quoi ? Monsieur Gorgibus, votre fille ne pisse que des gouttes ? ».

Nous tournons encore là  autour du ventre qui se vide ou se remplit, lieu de la maladie comme de la vie, boire et téter sont actes de connaissance, eau, lait, vin, urine ou purgatifs, ils fascinent d’autant qu’ils ont cette capacité spécifique du liquide de s’adapter au contenant, c’est à dire à le connaître.

Les métaphores liquides sont  légions; rappelons par exemple que les petits silènes sont les personnifications des fleuves, que le père de Syrinx, la nymphe, est le dieu fleuve du Ladoiïl ).  L’une des toiles de Jordaens se nomme  Nymphes à la fontaine  d’amour etc. 0n a alors la connaissance que l’on mérite, selon ce que l’on ingurgiter ; «  Le suc des viandes ,qui passe de l’estomac dans les veines, se mêlant avec le sang, lui communique toujours quelques-unes de ses qualités, et entre autre il le rend plus grossier, quand il se mêle tout fraîchement à lui et par conséquent de ne rendre pas le corps si léger ni si allègre, comme il est quelque temps après que la digestion est achevée, et que le même sang, ayant passé et repassé plusieurs fois dans le cœur, est devenu plus subtil. »[18].

Nourriture lourde, torpeur de l’esprit.

Le discours Médical est encore et de façon ici évidente une manière plus ou moins licite de parler de la sexualité; la sexualité étant le grand domaine indicible.

Mort

Avant de revenir au thème précis de la nourriture, de la fertilité et de la prolifération, je voudrais rester dans le domaine de la maladie et encore de la peste ; la peste, véhicule une certaine image du corps, par exemple, dans son essai sur Uccello, J.L.Scheffer, fait un rapprochement intéressant (quoique à mon avis ne correspondant pas à la rigueur graphique d’Uccello) entre peste et l’image du corps. Notons encore que J.L.Scheffer associe librement la peste au thème avoué d’Uccello, le déluge ; nous retrouvons là une proximité thématique intéressante de la peste et du débordement : « à la droite de la fresque,  incroyable enchevêtrement de la souillure, d’une lavette, d’épluchures, copeaux sales, gras…le corps soulevé de la mémoire, gonflé aussi d’une lèpre.. », plus loin : «  déboucher sa tubulure, souffler sa trompe, déjuter son lait.. ».

La peste racontée par Boccace, puis par Defoe produit l’angoisse de la promiscuité, du contact « .l’attouchement des linges ou de quelque autre chose touchée ou utilisée par les infirmes semblait porter avec elle cette maladie dans le toucher. » [19],  «  il fallait donc éviter et fuir les infirmes et leurs choses, et chacun pensait se procurer une sauvegarde en évitant les sanies.. »,  « vivant séparés de tout autre, s’enfermant dans   des maisons sans malades…prenant avec tempérance des mets très délicats et des vins excellents… » Ainsi au vide sanitaire, à l’évitement du contact avec la peau, correspond la santé et y compris la tempérance, la subtilité pour certaine; d’autres, au contraire : « soutenaient qu’il fallait boire notablement, et jouir, chanter s’amuser et satisfaire à l’appétit de toute chose que V on put, et ce rire et ces moqueries pouvaient être un remède et un mal »[20]. N’est-il pas possible de voir les bacchanales de Jordaens comme ses Rois ivres, comme des prises de positions manifestes ?

Scheffer rappelle comment la peste, franchissant les limites de l’espèce et se transmettant par exemple aux chiens et aux porcs, rend l’humanité au ruisseau, à l’animalité ; animalité et fleuves étant les attributs des silènes rappelons-le.

La contamination est une énigme et nous intéressé ; Daniel Defoe en parle ainsi : «La calamité s’étendait par infection, c’est à dire par certaines vapeurs ou fumées, que les médecins appellent effluves, par la respiration, par la sueur, par la puanteur des plaies des malades …Ces effluves attaquaient les biens o portants qui approchaient de trop près les malades et pénétraient les organes vitaux,  mettant aussitôt le sang en fermentation…etc. » [21], la promiscuité ici entre vivants et malades est une menace, mais la promiscuité des corps morts en est d’autant plus douloureuse : «  il voulait seulement voir mettre les corps dans la fosse avant de s’en retourner. Mais à peine la charrette acculée et les corps projetés pêle-mêle dans la fosse, ce qui le surprit car il avait pensé qu’on y mettrait une certaine décence,…à peine vit-il cela dis-je qu’il se mit à crier incapable de se contenir …etc.» [22] et encore, quelques lignes plus loin : «..Certains étaient enveloppés de draps de toile, certains de chiffons, d’autres à peu près nus ou si mal voilés que le peu d’enveloppement avait glissé au moment de la projection hors de la charrette et qu’ils tombèrent nus au milieu des autres ».

Promiscuité

Ces corps morts devenus si promptement purement organiques et perdant toute individualité pour remplir le grand vide de ces terrifiantes fosses sont réduits à l’état de chairs et de peaux contenus et non plus contenants. Contenus dans ces fosses impressionnantes dont parle Defoe : « la peste faisant des ravages effroyables, dépassant tout ce que l’on avait vu …l’on fit creuser ce gouffre horrible, car c’en était bien un plutôt qu’une fosse » [23].

Je ne peux m’empêcher de rapprocher cela de l’entrée du gouffre de l’enfer si souvent représentée comme la gueule béante d’une baleine (cachalot), l’angoisse d’être mangé, transformé en matière (terme désignant l’aliment), en limon, par la terre ou la baleine. Mais ce type de promiscuité, de corps à corps, dans un contexte de contamination incontrôlable, si évident dans des cas de peste et de transmission du mal est aussi pris comme exemple comme principe de contamination du péché : « Les champignons, selon Pline étant spongieux et poreux comme ils sont, attirent aisément toute l’infection qui est autour ; si que étant près des serpents, ils en reçoivent le venin; les bals, les danses, et telles assemblées ténébreuses attirent ordinairement les vices et les péchés qui règnent en un lieu, les querelles, les envies, les moqueries, les folles amours. Et comme ces exercices ouvrent les pores du corps de ceux qui les font, aussi ouvrent ils les pores du cœur. »[24],.

Il est d’ailleurs intéressant de noter comment cette même peste induit des comportements déviants et amoraux selon D. Defoe : « Au milieu de toutes ces horreurs du moment s’y réunissait chaque nuit une bande d’affreux, se livrant à toutes les bacchanales et aux extravagances les plus bruyantes…ils se tournèrent aussitôt contre moi, m’abreuvant de grossièretés et d’injures..horribles jugements et imprécations,   de ces expressions malsonnantes que les pires gens de la rue se refusaient eux-mêmes à employer à ce moment-là…Mais le pire, c’est qu’ils ne craignaient pas de blasphémer Dieu, comme si le recours à Dieu à la vue des charrettes emportant les cadavres ne fut que fanatisme, absurdité et impertinence..leur o esprit de ribauderie et d’athéisme fit que je rentrais chez moi fort affligé, en vérité de l’abominable méchanceté de ces hommes » [25]; nous avons par ces deux exemples, de François de Sales et de Defoe des résumés assez parfaits de toutes les angoisses relatives au trop-plein, maladie, animalité, sexualité, ivresse, athéisme, jusqu’au rire et à la danse.

Van Dyck

Simon Schama   écrit encore : «  en 1624 et 1626, de violentes inondations s’abattirent sur la Hollande tant méridionale que septentrionale, au point que l’auteur du Bacchus Wonder-Wrecken, put à chaque fois attribuer la calamité à une marée haute de pocharderie… » [26]. Peuple débauché et amoral, voire dangereux, que l’on retrouve encore d’une autre manière, cité par Ambroise Paré (1510-1590) , décrivant les mendiants jouant à contrefaire plaies et mutilations ; il semble que le corps soit ici un instrument de travail, une matière première artisanalement mise en scène sur un fond d’impudeur : «  Quelques uns se disent ictériques et avoir la jaunisse, se barbouillant tout le visage, bras jambes et poitrine avec de la suie délayée d’eau. Un autre montre la face couverte de gros boutons faits de certaine colle forte et peinte d’une façon rougeâtre et livide.Pour pouvoir , à la porte d’une église, étaler un faux chancre au sein, une gueuse place sur sa mamelle plusieurs peaux de grenouilles noires , vertes et jaunâtres, collées avec bol d’Arménie et blanc d’œuf et farine…Elle met sous son aisselle une éponge trempée et imbibée de sang de bête et de lait mêlés ensemble, et un petit tuyau de sureau par lequel cette mixtion était conduite par des faux trous de son chancre ulcéré », [27] stop !

Matières

Les matières elles mêmes constituent tout un programme: œuf, farine, sang, lait, matières vitales et fertiles s’il en est, quant aux grenouilles nous y reviendrons, de même la mamelle; ce que je voudrais retenir ici c’est l’idée que ces gueux n’ont pas peur du corps, de cette confrontation et connaissent la puissance de l’exhibition, comme inversion des valeurs dominantes de décence, de distance, de pudeur.

On retrouve encore cette même peur du corps, associée à la mort dans ce texte sur la réputation des nourrices : «  elles sont si malpropres et fainéantes, qu’elles laissent tout traîner, devenir immonde  et répugnant », elles sont  « réputées donner le sein sans se laver les tétins, abuser de liqueur fortes pour assoupir les enfants »[28]. Tout le monde ne pouvant avoir Amalthée comme nourrice, tel Jupiter ! L’idée centrale en étant me semble t’il que c’est la proximité de l’autre qui est source de toutes sortes de maux, dans ce dernier exemple, la proximité absolue,  de l’enfant confié à la nourrice; en effet proximité dérive de promiscuité qui veut dire mélange et confusion (D.H.L.F); à l’inverse la distance physique, la décence visuelle (masquer le corps), le silence, l’esprit de gravité et la retenue sont les clefs de la dignité humaine et de la clarté.

Ainsi le relâchement et le mou en toute chose seraient ils profondément suspects et abjects. Cette diabolisation du corps, de sa réalité physique, de son expression, de son apparence est symptomatique d’un siècle qui ne sait qu’en faire: mortifications, extases mystiques et anorexiques , corps masqués par les ombres chez les grands peintres caravagesques; corps lyriques et dématérialisés, s’envolant dans les nuées lumineuses des artistes baroques lyriques;   corps posés .éloquents et idéalisés des artistes classiques. La tradition flamande et hollandaise est en cela distincte, et Jordaens est sans doute celui qui intègre le moins ces mises à distances, convenances et décences.

Proles

Ses corps triviaux, sont comme une résistance , comme un rappel d’une réalité incontestable et incontournable du corps et de ses manifestations diverses, comme une conscience finalement fine de l’animalité et de la nature des corps; il est aussi clair que c’est le peuple qui est porteur de certaines valeurs.

Nous avons avancé autour de Jordaens, un certain nombre de notions, et tâché de voir ce qu’elles pouvaient celer ; prolifération et générosité ne tiennent elles pas tout au moins dans sa manière de peindre une place de choix , tant par le nombre d’œuvre, que par leur format, que bien entendu par sa manière large de touches amples et de couleurs saturées ? De même les notions de plénitude, de saturation peuvent désigner sa composition et son occupation de l’espace du cadre. Cette abondance plantureuse, s’affiche pourtant   comme clairement superficielle, tant par la manière d’ignorer superbement l’intérêt des profondeurs de champ et de la perspective, que par l’aspect très anecdotique des sujets, mais je pense avoir en même temps montré une certaine cohérence des fantasmes et des sens divers véhiculés, charriés par ces figures dilatées.

Jacob Jordaens, portrait collectif de la famille du peintre

Quelles valeurs positives peuvent y être associées ? Les termes parlent d’eux même, puisque dans  prolifération se trouvent les notions de porter (fere) les enfants (proles), comme dans  générosité se retrouve encore la capacité à engendrer (gens, famille); de même l’adjectif  plantureux  est le terme de plénitude heureuse. Cette plénitude opposée aux vides divers, même si elle est manifestement parfois une conjuration de la peur, n’est pas dénuée de valeurs ; si l’église plus que jamais à cette époque vénère une vierge, Jordaens, qui se calvinise progressivement ne cesse de mettre en scène des fantasmes utérins ; le ventre se doit d’être plein , ventre ayant la même racine qu’ utérus. Le seul autoportrait que je connaisse est le tableau du peintre et de sa famille (au Prado), à noter encore sa Sainte Famille,

Fertilité encore et abondance, dont la corne est justement celle d’ Amalthée renvoient aux notions de  porter et de  plénitude liquide  (ab-unda : riche en eau) tout comme fécondité (fait de téter le liquide); ces termes sont présents dans les titres même des plus fameuses toiles de Jordaens et peuvent encore être rapprochés car la traditions veut encore que les personnages mythologiques qu’il cite: Satyres, Silènes, Cécrops, Cérès, sont associés aux mythes spécifiquement populaires et plébéiens, de même que son thème récurrent du Roi buveur (roi de carnaval).

Il est me semble t-il très clair qu’il y a chez Jordaens une veine manifestement populaire et lyrique ; ne nous y trompons pas, il ne s’agit pas d’une peinture  populaire au sens de sa popularité, mais en ce sens qu’elle extrait des valeurs évidentes de cette donne sociale, bien au delà du voyeurisme compatissant des Le Nain ou du voyeurisme légèrement pervers de Brouwer, pour bourgeois parvenus. Il y a une certaine fascination pour la chaîne du vivant, maintenue fermement par les classes populaires telles que les voit Jordaens. Cette licence de mœurs et ce relâchement des peaux et des muscles, sont peut être triviaux de même que l’ivresse qui est la perte de la raison; mais ces attitudes sont à l’évidence les conditions d’émergence d’une liberté et surtout de la vie; ;tel un embryon se déployant par prolifération de cellules, d’eau, de sang de chair et d’humeurs, les silhouettes et les figures de Jordaens s’emmêlent et s’enchevêtrent au cœur de ses toiles bientôt trop étroites ; de même, un embryon ne connaît ni le vide ni l’espace et n’a d’autonomie, ni musculaire ni spirituelle, de même ses figures sont elles ramollies et presque sans squelettes et sont elles soumises à des aliénations animales ou éthyliques.

Conflits

On peut bien évidemment penser que pour être un point de départ incontestable, cette réalité n’en est pas moins  pourrait on dire un peu courte tant il est vrai qu’un embryon n’est qu’un début d’humain. De même cette réalité embryonnaire et organique, mérite soin, développement et éducation. Cela ne nous ramène t-il pas à l’appréhension intellectuelle d’un certain nombre de phénomènes du corps ; y a t-il une idée  de l’ordure, du poil etc. se demandait Platon, il semble que Jordaens, veuille se confronter directement à cette question. Il est certain que l’esthétique caravagesque, tout comme l’esthétique classique (et elles se rejoignent en cela) mettent le corps en équation soit par le vide et le discours, soit par l’ombre et le néant ; les catégories esthétiques véhiculées par Della Porta, puis par Lebrun dans les physiognomonies , présentent les grenouilles comme «  image bouffie de la nature, la plus ignoble et la plus bestiale », «  Apollon métamorphosant en grenouilles et crapauds les paysans lyciens qui lui manquaient de considération »[29], Baltrusaïtis reproduisant même une fameuse planche d’évolution, partant de la grenouille pour aboutir à Apollon.

Il semble que l’embryon tout comme la grenouille ne sauraient en leurs qualités d’êtres mous et aquatiques être des points d’arrivée ; toute création digne de ce nom se devant au contraire d’établir une distance maximale d’avec cet univers.

Ribera- 1637, Apollon écorchant le satyre Marsyas

Rappelons encore la dureté de ce combat. Apollon qui avait transformé Midas en âne pour avoir préféré la flûte du dieu Pan ! ( Ovide), ce même Apollon écorche le  satyre Marsyas, emblème de laideur parce qu’il  défie la  musique de son luth, jouant de la flûte, cette même flûte (voir  l’étude des trois musiciens de Jordaens) qui avait été rejetée par Aphrodite car elle déformait le visage (gonflement des joues) : « Le sang ruisselle de tous côtés ; ses muscles mis à nu sont visibles ; on voit ses veines où le sang bat, et qu’aucune peau ne recouvre, tressauter, on pourrait compter les palpitations de ses viscères etc..Les faunes et les satyres ses frères, et Olympus, et les nymphes le pleurèrent…La terre fertile fut mouillée de ces larmes, elle en absorba l’humidité dans son sein et les but jusqu’au plus profond de ses veines. De celles-ci naquit la source du fleuve Marsyas, de tous les fleuves de Phrygie, c’est le plus limpide. »[30]. Superbe métaphore relative aux valeurs et à l’esthétique l’eau, la terre et le souffle, associées à la laideur, à l’animalité la bassesse, contre l’esthétique de l’aérien (le luth) et du solaire (Apollon).

Nous retrouvons là sous une autre forme, les divers combats d’Apollon et d’Aphrodite que nous avions repérés dans les interrogations esthétiques de Vélasquez. Dans la version romaine, Vénus, préfère Mars, le mouvement, l’action, la gloire au travail souterrain et sombre de Vulcain, et Apollon est son messager ici encore Apollon est l’instrument de sa vengeance (C’est elle qui maudit la flûte avant de la jeter),  ainsi la beauté, servie par l’esprit semble vouloir maintenir cruellement à distance toute revendication esthétique venant des producteurs, artisans ou paysans, condamnés de toutes manières à la laideur : Vulcain, comme les Satyres. Mais, comme Vélasquez, qui a toujours eu conscience de son statut d’artisan, et le revendique indirectement dans ses thèmes, tout peintre se sait à la frontière ténue séparant le subtil et le trivial ; au XVIIe il y a fort peu de temps que la peinture est art libéral, et nombre de littérateurs tâchent laborieusement, par comparaison, le fameux Ut pictura poesis de s’en convaincre et d’en convaincre les lettrés.

Peinture

Les peintres, et Jordaens, pratiquant cette pâte épaisse et généreuse sans doute plus que d’autres, savent que la peinture est faite de terre, d’eau, de blanc d’œuf, de boue que l’on appelle limon et qui est aussi  souillure morale  et que je voudrais rapprocher de  loimos, qui  veut dire peste. Jordaens ainsi semble assumer pleinement (c’est le mot) cette face maudite de la création, et narguer Apollon comme Vénus  Svetlana Alpers raconte bien comment les peintres Hollandais séjournant à Rome au XVIIe. siècle, étaient certainement marqués par un sentiment d’infériorité, devant le grand art de la  storia  italienne, attitude qui se traduisait par des : « cérémonies d’initiations bachiques qui raillaient en même temps l’antiquité et l’église » , « ils refusaient de se conformer aux règles des peintres italiens »[31], écrit elle encore : «  il est intéressant de voir de quelle manière,  bachique,  se fait leur résistance, Marsyas encore contre Apollon » .

Saturant, proliférant, remplissant, débordant même (dans ses dessins gonflant leurs bords), ne laissant aucun vide, aucun interstice, aucun lointain ni même aucune architecture structurer l’espace du tableau, Jordaens nous saoule de sa virtuosité, de sa manière : saoul vient de satullus, qui veut dire rassasié, assez, plein. Voici encore une image récurrente pour qui, comme Simon Schama parle du siècle d’or : « la prodigieuse qualité de leur réussite leur monta à la tête, mais elle les rendit aussi un tantinet sujets à des nausées. »   [32].

L’esprit troublé par ces œuvres difficilement digestes, beaucoup d’entre nous sommes donc saturés au point d’en être même dégoûtés, ne pouvant pas justement prendre la distance nécessaire d’avec cette manière et ces thèmes ; il est certain que Rubens et Rembrandt par exemple, qui tous deux , comme Jordaens pratiquent le  mol  pourrais-je dire ; ils le transcendent, l’un par l’action, l’air le mouvement, par Mars pourrait on dire, c’est Rubens qui fait circuler tourbillonner ses nymphes  et satyres ou grâces dans des espaces ouverts, l’autre par la lumière, par Apollon donc celui- ci, qui dépasse les contours, les baigne et les irradie. Mais Rembrandt, comme Rubens ne nie pas le vide, il dialogue avec lui, avec l’espace, posant la question de sa nature. Ce qui n’empêche pas par exemple J.L. Schaefer d’écrire, à propos de la fiancée juive, de Rembrandt : « en attendant, dans sa viande, elle est assise sur un tas de fumier »[33], de même il est assez clair que dans ses autoportraits, la mollesse s’avoue, tout comme dans sa manière de peindre le christ mort, dans sa déposition de croix. Ainsi, le mou n’est pas en soi totalement rédhibitoire et révèle une capacité d’adaptation, d’adéquation au milieu, tout comme une capacité, justement à contenir, car une matière molle, vide s’affaisse ; ainsi le dur peu cacher le vide et le creux, pas le mou !

Laideur

Bes, le seul dieu, représenté de face, difforme

En fait et bien évidemment seul le mou exprime le plein, comme contenant et comme capacité à remplir : « or la substance du cerveau étant molle et pliante, ses concavités seraient fort étroites, et presque toutes fermées, ainsi qu’elles paraissent dans le cerveau d’un homme mort, s’il n’entrait dedans aucun esprit ; mais la source qui les produit est si abondante, qu’à mesure qu’ils entrent dans ces concavités, ils ont la force de pousser tout autour la matière qui les environne, et de l’enfler,…ainsi que le vent étant un peu fort, peut enfler les voiles d’un navire et faire tendre les cordes auxquelles elles sont attachées. » [34]. Il n’est pas étonnant de retrouver de manière bien particulière, dans l’ancienne Egypte, deux types de divinités bien particulières, en cela que leur aspect physique est remarquable, ne se soumettant pas aux canons esthétiques stricts bien connus de la figuration divine et humaine; en effet, Hâpi, double génie de l’inondation ( crue du Nil), est «  une sorte d’hermaphrodite aux mamelles parfois pendantes, à l’abdomen saillant, présentant de nombreux plis, vêtu du pagne des habitants des marais »[35](mais Hâpi est aussi le génie qui veille sur les viscères des morts ( conservés à part dans les vases canopes) et plus spécialement sur le foie.

Ainsi, depuis des millénaires, obésité, entrailles, fleuves et fécondité sont associés, et échappent aux canons représentant toute autre valeur; il en est presque de même pour Bès, nain robuste et d’aspect bestial, dieu emprunté aux peuples des bords de la mer rouge, représenté sautant et dansant lourdement, maître des plaisirs et de la joie, président à la parure des femmes, à leurs danses et à leur sommeil. Bès préfigure à l’évidence les satyres. Remarquons encore que  tout comme les satyres, sylvains et silènes, Bès est un des dieux les plus populaires.

Les satyres et les silènes, sont réputés couards, lubriques et buveurs, mais sont malgré ou à cause de cela les emblèmes de la sagesse populaire (Encyclopaedia Universalis, thésaurus), la sagesse populaire étant vraisemblablement de ne pas avoir peur du corps allant même jusqu’à faire de la couardise une vertu, en cela qu’elle préfère la sauvegarde de ce corps à l’honneur , de même que l’ivresse aussi pénible soit elle pour le foie (merci Bès !) éloigne des vertiges de la raison et est en cela une couardise ; quand à la lubricité, elle, est l’énergie même, tempérée de toute manière par la couardise et l’éthylisme.

Ainsi, le mou est sage, puisque libérant les désirs, il sait qu’ils se  régulent, et rentrent dans leur lit, comme le Nil, qui se retire après avoir  irrigué et fécondé. Mais c’est une ode à l’inconscience, reposant sur une confiance acquise et absolue en la nature. Sagesse proche du sommeil, dirait Descartes, c’est à dire de la stupidité; nous avons noté à plusieurs moments comment le sommeil était associé à la boisson, aux nourrices, à la saleté. Sommeil et passivité, torpeur, paresse, engourdissement physique et intellectuel, sont autant d’occurrences associées au mot  mou dans le D.H.L.F, mais aussi mœurs relâchées et voluptueuses, associées à mollesse, dans ce même ouvrage.

Rappelons qu’en flamand, mou se dit zachte, qui veut encore dire, douceur et tendreté. Ainsi le mou et le plein, associés au sommeil, à la passivité, à la sensualité, semblent s’opposer terme à terme, au dur et au vide, à la conscience, à l’action et à la contention. Il y autour de ces notions, apparemment très péjoratives, comme une tradition continue, de valeurs populaires, véhiculées par des figures toujours marginales, impossibles à intégrer dans les catégories esthétiques des  élites. Mais en même temps l’histoire est pleine de ces confrontations, de ces incompréhensions, de fascination mutuelle, comme entre les dieux grecs et les hommes, par exemple encore, entre les artistes italiens et les hollandais.

Paradoxes

Mais par exemple, Jordaens n’était pas un peintre marginal du tout et reçut des commandes très importantes de la reine d’Angleterre (22 toiles), de Christine de Suède (36 tableaux) (des femmes !) tout comme des princes établis à La Haye (Orange), de Philippe IV, et bien entendu des églises. Ce même Philippe IV dont Vélasquez était intime, malgré sa roture, et qui sût si bien exprimer la subtilité de leurs relations.

Le tableau pécherait si nous ne signalions pas le fait particulier, qui est que la mollesse est aussi, une valeur aristocratique, de détachement, « ces longs nez, ces mâchoires prognathes, ces lèvres grosses et un peu tombantes, ce type de têtes que d’aucuns voudraient considérer comme le signe de la décadence d’une dynastie et d’une race, celle de la Maison   d’Autriche, serait , au XVIIe siècle, l’incarnation de la majesté sur une face humaine. Car ces figures qui nous paraissent tristes, voire laides, ne sont pas seulement celles des princes espagnols, Charles Quint, Philippe II, Philippe III, Philippe IV, sont aussi celles de Charles 1 et Charles II d’Angleterre, Richelieu et Louis XIII, du Cardinal de Médicis. » [36].

La difficulté permanente d’intégrer ces valeurs et cette esthétique  populaire, est compréhensible, si l’on considère que le  peuple  étant comme le corps de la société , il reste tout aussi difficile à assumer que le  corps et ses spécificité, mais dissoudre le peuple et n’être que purs esprits sont des chimères ; tout est affaire de digestion, c’est à dire de répartition de porter de part et d’autre (selon le D.H.L.F). La digestion est de l’ordre du discours, tout comme l’indigestion est de l’ordre du bruit et de la confusion- c’est pourquoi il est me semble t’il difficile d’entendre Jordaens. Descartes encore nous permets de comprendre un certain nombre de réticences par rapport à Jordaens, puisque s’il use abondamment des métaphores liquides, fluides et organiques dans son texte sur le traité de l’homme, il n’en écrit pas moins clairement, que ces principes ne sont que mécaniques, l’essentiel, c’est à dire le vital, restant du domaine du feu, c’est bien un point de vue digne d’Apollon plus que de Marsyas : « en sorte qu’il ne faut point à  leur occasion concevoir en elle aucune âme végétative, ni sensitive, ni aucun principe de mouvement et de vie, que son sang et ‘ses esprits, agités par la chaleur du feu qui brûle continuellement dans son cœur, et qui n’est point d’autre nature que tous les feux qui sont dans les corps inanimés »[37].

Ainsi ne nous y trompons pas, si les fluides liquides, les souffles et les circulations de viandes  sont des modèles comme principes actifs, ils ne sont pas des métaphores du vivant, à la différence des mythes Bachiques et égyptiens. Descartes conclue nettement en faveur d’un seul principe, du feu comme énergie première. On peut être critique devant Jordaens qui justement, s’il occupe toute a surface de sa toile, ne répartit, ni sur cette surface, car il sature et ne laisse pas de vides, ni dans la profondeur, abandonnant toute perspective, tout lointain, tout paysage et même toute surface indéfinie, comme la pénombre des clairs-obscurs ou les nuées des baroques. Ainsi, bien que traitant le relief il ne creuse pas sa toile, il ne produit pas d’espace autour des corps ; ce manque d’air peut donc être perçu comme un manque d’esprit, de subtilité de lumière, au sens métaphorique, de feu et de chaleur pour reprendre les termes de Descartes. Aussi ses peintures mythologiques et profanes restent elles quelque peu indigestes et ambiguës dans la mesure où la saturation de la surface du tableau, semble déborder, saouler et dans le même temps, répondre à une volonté de masquer un arrière plan indicible, un vide certain.

Mais alors qu’y a t-il derrière ? Ou est ce feu ? Le véritable principe ? Ce que les caravagesques, les baroques et les classiques problématisent (ombre et lumière, néant et révélation, conscience et in-défini, narration, articulation du particulier et de l’universel ) , c’est à dire les rapports du proche et du lointain, du haut et du bas, du clair et du sombre, Jordaens le nie de manière tonitruante, il n’y a pas pour lui de dissociation à faire entre les catégories, ni esthétiques, ni sociales, ni même métaphoriques. Les principes du vivant sont tels qu’ils ne peuvent être ni moralises, ni hiérarchisés : l’eau vaut le feu, le mol le dur, et le plein exprime le vide. Il n’est pas encore dans le siècle de Courbet et de Manet puis plus tard de Jean Dubuffet, artistes qui sauront inventer une poétique de la frontalité picturale tout en inventant une esthétique réaliste et populaire ; il en est cependant un des précurseurs, comme Vélasquez.


[1]  M. Foucault, Michel, Histoire de la sexualité, T.l, Paris, 1976, Gallimard, p.25

[2]  idem. p. 160).

[3]Schama, Simon, L’embarras de richesses, Paris.1991, Gallimard, p.815

[4]P. Segneri, L’instruction du pénitent. P.301

[5]Larousse encyclopédique en  7 vol. 1900

[6]op. cit.

[7] Idem p. 111

[8]J. Foucart, article Jordaens, E. Universalis, 1980

[9]  R. Descartes, p.841

[10] C.Stierling, Catalogue  Rubens et son temps”, 1934

[11]  S. Schama, op. cit, p.45

[12] Idem p. 182

[13]  Vierlingh – 1579, Tractaet, Schama op.cit. p.68

[14] idem

[15] Molière, le  Médecin malgré .lui

[16] idem

[17] Schama, op.cit, p.211.

[18]Descartes, op.cit, p.843

[19] Boccace, cité par Scheffer Louis, Le Déluge, la Peste, Uccello, Paris, éd.Galilée, 1976, p.68

[20] idem

[21] Defoe, Daniel, Journal de l’année de la peste, Paris, 1959, Gallimard, p.129

[22] Idem,  p.ll2

[23] Idem p109

[24] St. François de Sales -1608, Initiation à la vie dévote, cité par G. Lascault, op.cit.p.54

[25] D. Defoe, op.cit. pages 117 et suivantes

[26] Scham, op.cit.p.300

[27] Cité par Lascault, op.cit. p.265

[28] Schama, op. cit. p.603

[29] Ovide, cité par Baltrusaïtis, Aberrations, Paris, Flammarion, p.67

[30] Ovide, VI 1400, les Métamorphoses, Paris, 1966, éd. Flammarion, p.166 & p. 423

[31] Alpers, Svetlana, l’Art de dépeindre, Paris, 1991, Gallimard, P.20

[32] idem. p. 24

[33] Schaeffer, op.cit. p.67

[34] Descartes, op.cit.

[35]Desroche-Noblecourt, Christiane, Amours et fureurs de la lointaine, Paris, 1995, Stock, p.64

[36] Gallego, Julian, Vision et Symboles dans la peinture espagnole au siècle d’or, Klincksieck, Paris, 1968, p.225

[37] Descartes, conclusion du traité sur l’homme, op.cit .p. 873



A propos Olivier Jullien

Intervenant dans le domaine des arts plastiques, comme enseignant, praticien ( peintures-graphismes) et conférencier.
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4 commentaires pour 17e siècle, l’espace2 -Jacob Jordaens, le vide, le mou, le plein

  1. Mathilde dit :

    Article extrêmement intéressant,
    Bien à vous.

  2. Mathilde dit :

    Vraiment puissant

  3. François dit :

    Très intéressant !!! Merci ! ;0)
    J’ai beaucoup aimé la conclusion, plus nuancée, et l’hypothèse d’une « volonté de masquer un arrière plan indicible… »
    C’est vrai que l’oeuvre de Jordaens est inégale; mais ses tableaux les plus magnifiques révèlent une stupéfiante maîtrise et une vraie modernité – d’accord avec le parallèle avec Velasquez…
    Quant aux cadrages et aux compositions saturées, ne participent-ils pas aussi, simplement, d’une certaine théâtralité ?

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