Kitsch-Retour sur l’interview de J.Koons dans Libération, du 30 novembre 2008

Ou Koons dans le texte et le contexte

Revenons plus précisément aux discours. Il est clair que tout l’art de Koons n’est pas inintéressant et s’inscrit certainement dans un courant contemporain, mais l’intérêt en art est un critère assez pauvre, en effet, ne serait-ce que d’un point de vue historique et sociologique, car la moindre babiole passée devient un objet d’étude comme un tesson d’amphore. Ces artistes, que je qualifie de kitsch, et leurs productions sont bien à l’image d’un aspect de notre monde, mais ne l’expriment pas dans richesse et sa complexité bien qu’ils en squattent tous les espaces ou presque.

Dans un entretient au journal Libération, en décembre 2008, Koons exprime des arguments d’une grandiose banalité qui pourraient être à 80% exprimés par n’importe qui et il ne répond quasiment à aucune question. Quand il parle de ce qui le « motive » il exprime clairement que c’est l’ambition de créer au nom des « gens ». Tout est dit par cette notion qui n’en est pas une ! Sa pratique repose alors sur l’idée qu’il se fait des « gens », avec ignorance et condescendance. Il ne parle pas en son nom, il ne montre rien et se prétend médiateur. Il fait donc référence dans ses justifications, aux « gens », on pourrait alors comparer cette attitude à celle des producteurs d’émissions de téléréalité; en effet, comme eux, il utilise un parapluie idéologique à savoir le désir supposé des téléspectateurs ou spectateurs, qui sont assimilés à une masse informe, non cultivée, sans exigence et voyeuriste.

J. Koons va même jusqu’à prétendre, qu’il est au service des Icônes populaires et de la culture de masse. La masse devient un troupeau qu’il faut nourrir, pour son supposé bien être et Koons en serait le gourou autoproclamé. Endemol fait artiste.

Les producteurs et présentateurs de ce genre d’émissions se présentent comme des héros sacrifiant leur propre intelligence et leurs propres désirs pour servir la soupe qui serait désirée par des masses abruties. Par une pirouette, leur narcissisme narcotique les place au centre des écrans, tout le reste n’étant qu’accompagnement (voir à ce sujet le livre de M.V. Howlett : Le Triomphe de la Vulgarité éd. De l’Olivier, mars 2008).
Or Koons opère de la même façon. Il écarte ses réelles valeurs et les cache ou plutôt, les laisse supposer subtiles et raffinées (il cite en vrac et de manière incohérente, Poussin, Chardin, Manet, l’art Baroque, le Pop Art et Duchamp – il s’est aussi exhibé comme collectionneur de Courbet), il affiche sa promiscuité avec des grand auteurs comme Manet, jusqu’à l’intimité (dans sa chambre), mais se sacrifie comme médiateur sociétal, en proposant des objets fétiches aux masses et se plaçant tout de même au centre (avec la Cicciolina si besoin).

Il va même jusqu’à ressembler bigrement à ces présentateurs.

Il s’agit bien d’une fiction et d’une supercherie.
Koons n’a rien de Pop quoiqu’il s’y réfère, mais brouillant les pistes, il se dit encore « baroque » ; qu’il nous parle alors de l’angoisse du vide et de la perte de repères, des espaces infinis ou de la dilatation boulimique des corps de Jordaens, mais pas du bien-être personnel comme le ferait le premier scientologue venu. Est-il un baroque tendance Caravage ou Rubens ? Il parle du Baroque apaisant ! Mais on est loin des exercices spirituels de Loyola et des paniques Berniniennes.

Ne pas jeter le bébé…

Il ne s’agit surtout pas de viser les pratiques artistiques dites « contemporaines », mais certains artistes et les dérives accentuées d’un système. notamment les productions monumentales, tapageuses et délibérément vulgaires et morbides, mises en scène avec complaisance par des conservateurs-commissaires aux ordres des collectionneurs fortunés. Par exemple, Jeff K., Damien Hirst, Jan Fabre...et les nouveaux venus comme Gupta. Certains polémistes, soutenant ces créations fastueuses, veulent faire passer la critique de ces œuvres, pour conservatrice. Ce mauvais argument est digne d’une NOVLANGUE, qui de même, en politique maintenant, fait passer pour « conservateurs » ceux qui s’opposent aux « nécessaires réformes » libérales.

Il est stupéfiant de constater le carcan qui enveloppe la critique dès lors qu’il s’agit des Arts Plastiques ; en littérature, cinéma et théâtre, la liberté de ton est plus grande et les procès en sorcellerie moins fréquents. Cette crispation, de spectateurs terrorisés à l’idée de passer pour incultes ou ringards, trouve son origine sans doute sur l’Histoire calamiteuse qui s’est si souvent fourvoyée, en ne repérant pas les impressionnistes, les dadaïstes et les avant-gardes. Depuis, la tétanie a engourdie la pensée. Cette démagogie s’appuie sur des productions artistiques qui ont en fait une esthétique commune et très commune !

Ces œuvres partagent tout simplement le fait d’être volumineuses voire monumentales, d’être excessivement coûteuses, d’être réalisées par des artisans aux ordres de capricieux mégalomanes, de mobiliser une avalanche de moyens et de technologies de pointe et de multiplier les clins-d’œil au luxe comme au goût populaire, dans une confusion systématique des genres et de procéder par des opérations plastiques assez simples : notamment, le recouvrement et le traitement homogène des surfaces des volumes d’objets moulés ou agrandis (nous reviendront plus loin, et en détail sur ces procédes).

À propos des outrances de Fabre, on peut rappeler qu’elles interviennent 40 ans après les autrichiens Otto Muehl et Hermann Nitsch – qui eux, étaient légitimement perturbés par l’histoire récente de leur pays – mais Fabre est adoubé par les institutions. On peut se demander encore comment Fabre, en une saison, serait en mesure de squatter avec évidence des lieux comme les collections de peinture flamande du Louvre, ou des œuvres majeures et complexes sont offertes à la contemplation, le recul, l’intelligence ? Ces œuvres n’ont nul besoin de ces rapprochement forcés, mais ainsi s’installe le triomphe du « tout se vaut » de la « fin de l’histoire » et surtout la montée artificielle de certaines côtes marchandes.

Comme dans d’autres domaines, il faut des « produits phares ». Le Louvre est envahi par Fabre, mais encore par Kieffer (présent aussi à Bilbao et au Grand Palais) – Kieffer devenant le peintre figuratif alibi, utilisé, peut-être à son corps défendant, alibi de bonne conscience : allemand de l’est, revisitant sans cesse des culpabilités des évènements cardinaux du passé : victimes féminines de la Révolution Française, Shoah…
Il n’est donc pas question de jeter le bébé de l’art contemporain, mais de se permettre simplement un regard critique sur certaines œuvres et certains artistes, présentés comme incontournables. Puisque d’une certaine manière ils nous sont imposés, il est licite d’en dire quelques mots et d’y réfléchir.

Révérences aux références

À propos des arguments fournis en défense de nos Pompiers modernes, certains critiques agitent les grand intouchables et rapprochent Koons et Fabre, et Hirst de Duchamp ou Warhol ! Ce n’est que passe-passe de bonneteau, pour amadouer.

Duchamp détourne et donne du sens en permanence ; ne spécule sur rien, déconstruit tout et reconstruit l’univers autour des notions cruciales de l’identité sexuelle. Rappelons que le Grand Verre, est une œuvre exécutée par Duchamp lui-même pendant des années, incognito, tout comme Etant donné.. ».

La seule œuvre de Koons qui soit (selon moi) effectivement une référence à Duchamp, du point de vue du sens mais pas de l’acte créateur, c’est son autoportrait en marbre avec des cristaux priapiques et lui en Rrose Sélavy aux seins blancs : mariée mise à nu.

Duchamp prouvait qu’un simple urinoir industriel pouvait basculer dans le sens, quand, il était signé R.Mutt, inversant Mutter (mère en allemand), qu’un porte-bouteille et des cartes postales pouvaient interroger avec génie l’identité sexuée ( l’urinoir masculin devenant fontaine, pure et féminine, le porte-bouteille comme mariée entourée de célibataires priapiques, la Joconde ( gioconda est joyeuse en italien) désirante, veuve joyeuse (fresh widow – french window) après les mariées devenues moustachues etc….( voir l’article Duchamp-Vinci, sur ce site).

Plus tard, Warhol s’éloignait justement du luxe par des pratiques sérielles démystifiant les œuvres (sérigraphie), jouant tout son travail sur la dévaluation, la planche à billet, la critique en miroir de l’image pauvre et les moyens artisanaux dans son usine (Factory) ; il renvoyait à des images affaiblies car inflationnistes des figures déjà usées par la surexposition médiatique (Marylin, Elvis, Jackie etc…) en les traitant comme des mauvaises étiquettes de boîtes. Ces images fétiches sont effectivement des images populaires. Il accueillait encore des groupes underground (Velvet) et s’essayait à des œuvres totalement discrètes et non spectaculaires comme de filmer des heures de sommeil d’un ami, en temps réel…et vers la fin de sa défendait des inconnus comme Basquiat et Haring ou parasitait le modèle de clip publicitaire télévisuel. Il n’y a strictement rien de commun entre des chercheurs sensibles et cohérents comme Duchamp, Warhol, Beuys et les bouffons milliardaires qui squattent les châteaux dignement récupérés dans le passé par les républiques. Leurs pratiques spectaculaires sont aux antipodes de Marcel D. et de Andy W. quand le Chien, le Lapin, le Homard et la Cicciolina ne sont que les idées que se fait J.K de l’art populaire.

Après Jeff Koons, il faudrait analyser encore Hirst, mais on peut renvoyer à l’article de Philippe Dagen du 30 octobre 2008 sur la collection Saatchi. Quant à savoir vraiment pourquoi Fabre a eu les honneurs du Louvre….

Amalgame over

Il n’est donc pas question d’amalgamer toutes les pratiques contemporaine : Des artistes contemporains créatifs utilisent aussi l’installation, la monumentalité, et parfois les références au luxe ; Arman, César auparavant par exemple. Beaucoup ont des préoccupations sensibles et complexes comme Messager, il y a des innovateurs dans des domaines variés, comme les vidéastes Fischli et Weiss, Rist ou Sorin et des sculpteurs pleins d’intelligence et d’humour comme Cragg.

Certains proposent des œuvres complexes et déroutantes, comme Fabrice Hybert, Wim Delvoye ou Hirschorn mais avec un grand humour et des bricolages inventifs. Par contre, le post-modernisme triomphant de nos princes du morbide et leurs défenseurs, peut être comparé aux théories de la « fin de l’histoire » et du célèvre TINA ( There Is No Alternative), comme un refus de penser et de faire du sens et nous en avons maintenant l’équivalent en critique d’art, le TPAMK (Touche Pas À Mon Koons). Il est tout a fait licite de s’exprimer sur cette question, car qui fait autorité en la matière ? Il y a assez de réseaux pour que les paroles se libèrent car c’est l’absence de débat qui tue l’art. Il y a tout de même eu P. Dagen dans son remarquable article du 30 octobre, dans Le Monde pour commencer à déconstruire le système Hirst et Koons ainsi que les dérives commencées depuis longtemps par les frères Chapman.

Le bilan est celui d’une époque qui ne se donne plus les moyens de réfléchir, de penser, de comparer, de prendre du recul, de voir, revoir et assimiler, monopole et décervelage, mort des musée (nous reviendrons sur la question des musées et fondation d’art contemporain).

Distinction

Comment ignorer cette hégémonie de 3 ou 4 artistes ? Pourquoi ne pas oser dire ce que l’on pense de certaines œuvres ? N’est-il pas possible de dire, et d’écrire que le principe de recouvrir des objets, des volumes, en grande quantité soit de fleurs, soit d’or, soit de diamants, soit de scarabées est pauvre et ne repose que sur une opération quantitative et marchande ?

Depuis l’académisme du XIXème siècle, on sait très bien qu’il y a eu un enjeu et une lutte permanente pour la « distinction » de classe et nous somme, nous, enseignants et artistes justement là pour désamorcer en permanence cette situation, car les production artistiques ont une nature universelle, parfois malgré elle (par exemple, les peintures religieuses, les sculptures rituelles) dépassant les pratiques de propagande ou de prosélytisme, elles sont donc en mesure d’être acceptées et appréciées, non plus comme des œuvres de distinction et d’appartenance à une classe, une secte, une tribu mais comme des productions pouvant faire du sens, au-delà de l’intention iconographique. Dès lors qu’elles sont cohérentes, ces œuvres peuvent être appréhendées par tous avec un minimum de repères et de codes, sans être forcément appréciées. C’est en partie le rôle des Musées et de l’éducation, qui doit permettre le recul du temps pour libérer la pensée et la mise en perspective ; l’enjeu est l’extension du domaine des perceptions, par la transmission de codes et de règles partagées, par les artistes et les publics en essayant de prendre en compte les mises en garde d’un Dubuffet dans son texte remarquables « asphyxiante culture ».

Mais les exhibitions totalitaires dans les palais actuels, ne sont pas faites dans cet esprit et ne relèvent pas d’une telle approche, car elles tiennent toutes du Spectacle (voir plus loin la question de l’ostentation) voire de la stratégie commerciale pour gonfler les côtes de quelques artistes complaisants et peu scrupuleux. (D’ailleurs, les artistes cités pour l’inauguration du musée des Émirats de Dubaï, étaient encore les même complices : Koons, Hirst !! Ils sont rigoureusement omniprésents (jusque dans les œuvres de soutien aux collections de taxidermiste, ou l’on trouve encore un crâne fabrien (Hirts comme Fabre recouvrent des crânes !! À qui le tour ?) recouvert d’insectes, croquant un rat).

Une pensée qui se défausse

La révolution culturelle que constitue l’élection de Obama (indépendamment de sa politique libérale) repose sur le fait que les étatsuniens ont enfin pensé par eux-mêmes et non en s’abritant sur l’idée que l’on pouvait se faire de ce que pensait « l’autre » ou « les gens ». En France, un sondage très clair, montrait que 75% des personnes interrogées se déclaraient prêtes à voter pour des candidats de « minorités visibles », mais pensaient que « les autres » ne le feraient pas.

Cela correspond à une régression intellectuelle qui découle de la couardise, consistant à ne pas oser dire ce que l’on pense et à s’abriter derrière une pensée supposée être majoritaire pour s’y conformer avant même d’avoir osé proposer autre-chose. Ceci est la mort de la démocratie, dans la mesure ou n’apparaissent pas au grand jour les véritables pensées et intentions.

Il y a des discours de façade et donc des échanges faussés. Le bénéfice est mesquin, il s’agit d’apparaître pour audacieux, courageux et cultivé, en privé, dans la sphère initiée mais « pragmatique » et « réaliste » dans la sphère publique. C’est dans le domaine artistique, ce que justifie Koons, en ne s’exprimant pas en son nom, mais au nom des autres comme nous le montrions plus haut, selon de surcroît l’image qu’il s’en fait et qui l’arrange. Ces point de vue de défausse, sont comme une soumission délibérée. On retrouve aussi en politique cette pensée dédoublée, qui a souvent laissé les réformes les plus évidentes en plan, comme le droit des vote des femme et la suppression de la peine de mort au prétexte que les « masses » ne les comprendraient pas.

Suite pompière

l’académique Cabanel se réfère à Michel Ange..et Koons à Coubet!

Pour mieux comprendre les phénomènes actuels,on pourrait revenir à ce qui définit le pompiérisme du 19ème siècle. Le rappel de l’académisme et du pompiérisme est nécessaire, les Gérôme, Tadema, Roll, Meissonier, Belly, Bouguereau, Friant, Debat-Ponsant, Gervex, Cabanel, Merson, Lhermitte, furent les illustrateurs des vertus supposées d’une bourgeoisie du 19ème siècle en quête de valeurs et de repères.

Au cours du XIXème siècle, ceux qui pouvaient être classiques ont agit en phase avec les valeurs dominantes d’une nouvelle classe hybride : aristocrates et bourgeois confondus dans des intérêts communs. Croyant se référer à David, ils ont transposé ses façons, en négligeant ce qui le motivait réellement, la quête des idées supérieures, une vision politique inspirée de l’Antique.

Les valeurs lisibles dans la pratique de ces nouveaux artistes se retrouvent assez clairement dans les valeurs effectives de ce nouvel ordre : notion positive de la quantité et de l’ordre, valorisation du travail comme soumission à la production, maîtrise et rigueur, souci du détail et de la norme. Angoisse de l’incertain de l’imprécis de l’inachevé, de l’aventure et de l’expression individuelle ; ces valeurs sont comme des constantes dans les œuvres académiques des peintres dits « pompiers ». Appliqués à d’autres domaines, comme le commerce, l’industrie ou la taxonomie et la fièvre muséale et historiciste ces valeurs deviennent un carcan normatif en matière d’art. Mais les artistes pompiers vont plus loin en travaillant des sujets spécifiques : colonialisme, paternalisme et patriarcat, auto satisfaction, voyeurisme hypocrite, fictions politiques et historiques, scientisme et bigoterie.

Pompes relookées

En quoi ces pompiers classés et répertoriés comme tels, seraient les précurseurs de nos modernes potentats. Reconnaissons une valeur à ceux-ci, ils sont discrets d’un point de vue théorique et ne s’opposent pas aux artistes marginaux. De la même manière, ils ne dirigent pas des académies ou des écoles d’art. Ainsi la comparaison ne peut pas être sur tous les plans. Par contre, si nous décodons leurs pratiques, nous y retrouvons sans difficulté, des catégories dominantes dans le nouvel ordre mondial : le luxe, la quantité, l’exhibitionnisme impudique, la monumentalité, une virtuosité technique déléguée, la tendance au monopole, la spéculation, la pratique du bluff et du scoop.

Autant de notions que l’on voit à l’œuvre dans nos sociétés marchandes, boursières et médiatiques hypnotisées par les techniques et les effets d’annonces. Quand aux thèmes proprement dits, on trouve la morbidité (crânes et animaux), la provocation (sang, sexe, organes, goût, argent), la puérilité au lieu de l’enfance, le luxe (champagne, diamants, or, marbre), le mélange des genres. Pris séparément, certains de ces critères ou de ces thèmes se retrouvent dans certaines pratiques contemporaines et ne sauraient invalider la valeur de ces travaux, mais regroupés et faisant système, nous avons là une mise en scène assez complète d’un univers politique qui est en train de se libérer de toute contrainte morale et qui essaye de se dégager de tous les contre-pouvoirs.

De Moscou à Dubaï, en passant par Sarkozy et Berlusconi, il y a une volonté politique affirmée d’assumer un pouvoir de plus en plus hégémonique, reposant à la fois sur le luxe mafieux et le populisme débridé. La vulgarité affichée, le mépris du savoir et de la distance intellectuelle, le monopole sur la presse et les médias. Ainsi il est sans doute juste de dire que ces quelques artistes sont devenus, de manière consciente et assumée, des partenaires affichés et profiteurs d’un système dont leurs productions témoignent de manière tapageuse.

Cois et béats

Rester coi c’est la posture qu’il faudrait donc adopter devant de telles puissances et on peut être en effet surpris de la difficulté qu’il y a à dire, formuler les critiques. Le traumatisme est profond. La peur de passer à côté des avant-gardes a généré une tolérance, une débilité, au sens de faiblesse, de la critique. Il y a une attitude correcte, pourrait-on dire, qui est de ne pas bondir, d’observer avec curiosité et bienveillance, les émergences de pratiques nouvelles et les recherches artistiques et il y a la théorisation juste de Marcel Duchamp, qui définit l’Art comme un « champ » de pratiques humaines, champ au cœur duquel peuvent coexister des productions de toutes natures, mais qui, quelles que soient leurs propos techniques et esthétiques, n’en constituent pas moins des œuvres. Il n’y a donc aucun problème à reconnaître comme « œuvre d’art », les mannequins monstrueux des Chapman et les pacotilles pachydermiques de Koons comme les quincailleries morbides de Hirts.

Les photos de Serrano et les performances de Muehl et Nitsch, sont des œuvres d’art, au même titre que les pratique zoophiles et pédophiles, les crimes passionnels ou l’inceste, relèvent du champ de « l’amour » ; la grande différence, et qui est majeure, est, qu’elles ne soumettent personne. À ce titre il est vrai que les scandales artistiques sont mineurs dans un monde en furie. On peut même imaginer comme nécessaire, les pratiques exorcistes et chamaniques. Mais l’attitude de nombreux amateurs et professionnels est tout autre. La tendance est d’enjoindre les mauvais coucheurs au silence religieux devant toute émergence dans ce « champ » artistique ; comme si tout devait se valoir. Proférer une hésitation et un doute, équivalant alors à se faire exclure de la confrérie initiée aux secrets intimes.

Cette attitude dévote, qui tue le débat et l’expression joyeuse de la critique, tétanise de plus, ceux qui, amateurs lointains, voient se souder face à eux, la confrérie des initiés. Au lieu d’être des « passeurs » (au sens de Serge Daney) entre ce « champs » des arts plastiques et les publics variés, des artistes, des critiques et des enseignants, se transforment en cerbères de leur privilège. Il est donc grand temps de respirer, de réapprendre à débattre, de sortir des chapelles et d’observer la création dans sa diversité foisonnante, beaucoup plus à l’image de notre monde que les grosses gâteries pour palais redorés.

A propos Olivier Jullien

Intervenant dans le domaine des arts plastiques, comme enseignant, praticien ( peintures-graphismes) et conférencier.
Cet article, publié dans Textes polémiques, est tagué , , , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s